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Polyamoureux du travail : est-ce encore mal vu de changer de job souvent ?

Rester plus de 18 mois dans la même structure ? Pour certains salariés, voilà une perspective insurmontable. On appelle cela le job hopping (changer de job tous les 3 à 5 ans). Mais alors, est-ce un frein pour développer sa carrière ? Ces candidats risquent-ils d’être considérés comme des girouettes, ou le vent a-t-il tourné en faveur des profils curieux ces dernières années ?


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En 20 ans, le taux de turnover a doublé en France pour atteindre 15%. Une récente étude de LinkedIn a également montré qu’au cours des 20 dernières années, le nombre d’entreprises pour lesquelles les individus ont travaillé les 5 premières années après avoir obtenu leur diplôme a pratiquement doublé. Des statistiques tirées vers le haut par des salariés comme Ludivine, senior recruiter, et Camille, product owner. On pourrait les décrire comme des “polyamoureuses” au boulot : la fidélité à leur employeur n’est pas vraiment leur fort. Dès qu’elles sentent poindre l’ennui, elles n’hésitent pas une seconde à claquer la porte.

“J’ai tout le temps besoin d’être sous pression”

En 4 ans, Ludivine a effectué son job de recruteuse dans 4 entreprises. À chaque fois, c’est la même chose : quand elle arrive à la date anniversaire de son boulot, le jeune femme a l’impression d’avoir fait le tour de son poste. “J’ai besoin d’être tout le temps sous pression pour rester motivée. Alors, dès que j’ai un peu plus de temps et que cela devient routinier, je m’ennuie”, raconte-t-elle.

Est-ce lié à sa personnalité un poil hyperactive, ou à la nature de son métier ? Ludivine ne sait pas vraiment l’expliquer. “Au départ, je ne me posais pas de questions. Puis j’ai été dans des boîtes où j’aurais dû m’épanouir. Vis-à-vis de mon employeur, je ne culpabilise pas de partir, plutôt de me démotiver. Alors, je me demande si ce n’est pas la nature répétitive de mon métier qui pose problème”, analyse-t-elle.

Car à chaque fois, Ludivine a tenté d’élargir le périmètre de son job (par exemple, travailler la formation, la marque employeur, etc), mais sans succès. Elle a dû rester cantonnée au recrutement. “Pourtant, je suis toujours très transparente en entretien sur le fait que j’ai besoin d’être stimulée”, ajoute-t-elle. La mobilité interne pourrait donc être une bonne solution pour lui permettre d’assouvir son désir de changement. Mais pour l’instant, cela ne s’est pas produit.

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“Je suis souvent surqualifiée pour les missions. On me vend du rêve, mais au final ce n’est que rarement intéressant”

Pour Camille, le schéma est à peu près identique. Elle a changé de job presque tous les ans ces 10 dernières années, et n’a pas hésité à rompre de son propre chef ses périodes d’essai. Son record personnel en entreprise ? 18 mois. À la particularité près que Camille a travaillé en direct pour des entreprises, ou encore via des ESN. Autrement dit, en tant que product owner, elle réalise des missions, ce qui se prête plus facilement à ces switchs permanents (même si les missions peuvent durer jusqu’à 36 mois d’ordinaire).

La mère de famille analyse ce besoin de changement par un défaut de stimulation intellectuelle. “Je suis diplômée à la fois d’une école d’ingénieur et de commerce, et suis souvent surqualifiée pour les missions qu’on me propose. On me vend du rêve, mais au final ce n’est que rarement intéressant, à l’exception de ma mission actuelle”, confie-t-elle. D’ailleurs, c’est aussi la première fois qu’elle se lie avec son équipe au point de repousser de six mois son projet de départ.

Le hic ? La progression de carrière

En prenant un peu de recul sur son parcours, Ludivine commence à ressentir les premières limites de son profil de serial employée. À ce jour, elle désire manager une petite équipe, mais concède qu’il lui faudra rester plus longtemps en poste pour y parvenir. “En entretien, on me glisse souvent que j’ai beaucoup bougé. J’ai conscience qu’on ne va pas me confier un poste à responsabilités comme ça”, analyse-t-elle.

De son côté, Camille admet être dans les fourchettes basses de son métier, même si elle nous confie avoir utilisé ses changements de postes, et d’ESN, pour augmenter son salaire. “J’ai quand même réussi à rattraper mon niveau de rémunération malgré mes trois ans de pause en tant que jeune maman”, affirme-t-elle.

Camille nous raconte aussi être devenue une pro des entretiens au fil des années ! “Au début, j’expliquais mon parcours pendant des heures, et je passais pour quelqu’un d’instable. Aujourd’hui, j’ai l'impression que cela a changé. Est-ce parce que je construis mieux mon discours ? Est-ce grâce à mon profil plus sénior ? Ou la culture au travail a-t-elle changé ?”, s’interroge-t-elle.

Oui, il est toujours mal vu de switcher mais…

Pour en avoir le cœur net, nous avons posé la question à Marie-Sophie Zambeaux, spécialiste du recrutement. Pour elle, n’y allons pas par quatre chemins : il est évident que le job hopping est mal vu par les recruteurs. Pourquoi ? “Car un recruteur est formé pour ne pas dire formaté à vouloir « réduire les risques d’erreur de casting » et à ne recruter que des profils qui inspirent confiance au maximum, semblent stables, cochent toutes les cases et disposent d’un parcours classique assez linéaire”, analyse-t-elle.

En 2012, 39% des recruteurs déclaraient que le job hopping était le pire obstacle pour décrocher un emploi. Perçu comme immature, instable, difficilement corporate, compliqué à gérer, voire même possiblement incompétent, le switcheur effraie les recruteurs qui n’hésitent pas à l’écarter dès la phase de filtrage des CV.

Maintenant que cela est dit… il y a un gros mais ! À l’heure actuelle, le rapport de forces est à la faveur des salariés : les entreprises mettent beaucoup d’efforts sur la phase de recrutement. Il n’y a qu’à regarder les chiffres : d’après le cabinet Deloitte, 4% des nouveaux embauchés quittent leur poste dès le premier jour de travail et plus de 22% des départs surviendraient dans les premiers mois suivant l’intégration.

Les salariés ont des attentes plus fortes sur leur équilibre de vie pro/perso, le sens qu’ils trouvent au travail, le management. Et quand ça ne va plus, leur seuil de tolérance est moins élevé qu’auparavant”, constate Marie-Sophie Zambeaux. Alors, ils zappent !

Avec la guerre des talents, changer de travail est devenu moins pénalisant.”

Par la force des choses, les recruteurs sont donc obligés de changer de paradigme sous peine de ne recruter plus personne.“Avec la guerre des talents, changer de travail est devenu moins pénalisant”, confirme Marie-Sophie Zambeaux. Le cycle de vie classique du salarié en entreprise se rapproche désormais davantage des 2 ou 3 ans en poste.

Reste que pour évoluer vers des postes à responsabilités, il demeure encore essentiel de faire ses preuves et de tisser de la confiance au fil des années. “C’est un peu différent pour les profils experts qui fonctionnent plutôt en mode mission, et où la pénurie de talents est grande”, poursuit-elle.

Dans tous les cas, la recruteuse conseille quand même aux serial switchers d’indiquer lors d’un entretien qu’ils souhaitent s’inscrire pour leur prochain poste dans du long terme, et les encourage à rassurer le recruteur en lui indiquant qu’ils peuvent fournir des références sur simple demande.

Entreprises, et si vous voyiez les serial switchers comme des atouts ?

Puisque la vie professionnelle des individus s’annonce plus que mouvementée en ce XXIème siècle, pourquoi ne pas changer ses lunettes et voir ces “girouettes” comme des candidats curieux et agiles ? Les parcours riches et variés de ces personnes peuvent être de véritables atouts dans le monde du travail. C’est d’ailleurs déjà le cas dans les pays anglo-saxons. On peut voir l’accumulation d’expériences courtes comme le signe d’une forme de souplesse et de capacité d’adaptation”, affirme Marie-Sophie Zambeaux.

À l’inverse, rester dans la même organisation très longtemps peut être un signe de frilosité, une difficulté à sortir de sa zone de confort et se confronter à de nouvelles pratiques et nouveaux environnements.

Quant à notre interviewée Ludivine, elle nous confie s’intéresser de près au freelancing, tandis que Camille envisage de lancer sa propre société. Il leur faudra alors endosser toutes les casquettes de l'entrepreneur : de quoi assouvir leur soif de changement !

Paulina Jonquères d’Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias […]

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