société

Les bureaux du cœur : ouvrir les portes et le cœur de l’entreprise…

Ouvrir ses bureaux pour accueillir une personne en situation de précarité. Voilà le pitch très simple des Bureaux du cœur. Nicolas, patron, raconte comment il a accueilli Alain, et comment ça a transformé son entreprise.


5 min
23 octobre 2023par Yannick Merciris

“Ça fait 12 ans que j’ai créé l’entreprise et c’était la première fois de ma vie que je donnais les clés… qui plus est à une personne que je ne connais pas. Il a fermé à clé derrière moi. Cette scène, je m’en souviendrai toute ma vie. Ces mots, accompagnés d’un large sourire, sont signés Nicolas Paquet, directeur général d’Haxoneo, une centrale d’achats pour les PME.

Depuis mai 2023, il accueille dans ses locaux, Alain, SDF. Par l’intermédiaire de l’association Les Bureaux du cœur, cet homme à la rue depuis deux ans peut enfin retrouver un toit la nuit. Tous les jours, de 18h à 9H du matin, il occupe les bureaux d’Haxoneo, quand les collaborateurs ne sont plus là.

“Quel est le risque pour moi ? Lui qui risque sa vie tous les jours en étant dehors”

“Le jour où on en a parlé, tout le monde a dit ok. Et le midi même, j’ai déjeuné avec une collaboratrice qui m’a dit qu’elle avait vu un reportage sur Les Bureaux du cœur et qu’elle s’était dit : ‘Ça serait trop bien de le faire, mais j’osais pas t’en parler’”, se souvient Nicolas.

Bien entendu, accueillir quelqu’un “chez soi” peut soulever certaines craintes. Des craintes que le patron a balayées immédiatement : “Quel est le risque pour moi ? Qu’il me vole un ordi ? C’est lui qui risque sa vie tous les jours en étant dehors. Il y a plus de risques venant d’un salarié qui n’est pas bien, qu’on licencie, qui veut se venger que de quelqu’un qu’on accueille comme Alain”.

Un tour chez IKEA et c’est réglé

Transformer des bureaux en foyer, ça peut sembler difficile. Et pourtant… “Les Bureaux du cœur sont arrivés et m’ont dit : il manque juste un lit. Le lendemain j’étais chez Ikea. Le surlendemain, je les ai appelés pour leur dire : ‘c’est bon c’est prêt’”, se souvient Nicolas. D’un point de vue administratif, tout est aussi facile : “notre assureur, c’est AXA qui est partenaire des Bureaux du cœur, on a juste ajouté une petite clause, pour se rassurer, mais c’est tout”.

Et d’ajouter dans un grand sourire : je me suis même fait engueuler parce qu’on me disait : ‘On n’a pas de plaques, il faut mettre un rideau pour sa chambre’, etc. L’émulation de l’équipe est énorme”.

Justement, comment faire en sorte de faire cohabiter des salariés et une personne qui ne bosse pas, mais qui vit là ? “Ça a transformé l’entreprise”, confesse le dirigeant. “Pourquoi ? Car ça nous a poussé à écrire des règles de fonctionnement interne. Et si on les écrit pour Alain, et bien, on va les écrire pour nous aussi”.

Des heures supplémentaires pour voir Alain

Si l’accueil est chaleureux, les règles sont très précises. Interdiction d’avoir un animal de compagnie, interdiction de recevoir et une présence uniquement entre 18h et 9h du matin pendant 6 mois maximum. “On m’a conseillé d’être assez strict au départ et d’assouplir ensuite”, révèle Nicolas. “Au début, Alain était vraiment sur la réserve. Il se levait très tôt et ne voulait croiser personne. Dès qu’il voyait une lumière s’allumer, il faisait demi-tour. Il était très désociabilisé”.

Puis… “un jour, par hasard, il est parti un peu plus tard et quelqu’un est arrivé un peu plus tôt. Ils se sont croisés, ils ont pris un café. En quelques semaines, le changement a été radical”. Si bien que Nicolas fait souvent des heures sup pour passer un peu de temps avec son invité : “Les premiers mois, je ne l’ai jamais vu. Désormais, je fais exprès de partir après 18h30 régulièrement pour le croiser et discuter un peu avec lui. Il sait qu’il est le bienvenu ici”.

“Il était en larmes lors du premier rendez-vous”

Tout semble rose, mais est-ce le cas à chaque fois ? “L’histoire d’Alain est belle, mais il est vrai que tous n’y arrivent pas”, tempère le patron d’Haxoneo. L’entreprise ne peut en aucun cas “caster”. “On ne choisit pas, mais on a 48h pour mettre un droit de veto, ça permet aussi de rassurer les entreprises”, explique-t-il avant d’embrayer : “le but n’est pas de choisir les gens, on est là pour accueillir”.

“Les Bureaux du cœur ne nous racontent pas l’histoire des gens. C’est délicat au début, on ne sait pas trop comment aborder les choses. Puis plus on avance, plus on apprend à connaitre la personne parce qu’elle se dévoile peu à peu. C’est une énorme claque !” clame Nicolas. “L’histoire d’Alain, c’est un homme qui était en Belgique, qui travaillait trop. L’état belge lui a dit ‘vous prenez le boulot d’un autre’, donc vous ne devez tant d’argent. Ça peut vraiment arriver à tout le monde”.

Quand on a été exclu de la société pendant si longtemps, avoir une main tendue est bouleversant. “Il était en larmes lors du premier rendez-vous. Il disait : ‘vous me parlez’, se souvient le patron. Il a dormi dans des fermes, dans la rue. C’était un fantôme. Au bout de deux ans, il n’y a plus de relations sociales, plus d’intimité, il ne pensait qu’à sauver sa peau tous les jours. C’était un fugitif”, détaille-t-il.

“Ça ne coûte rien à l’entreprise. Le seul frein, il est psychologique”

Évidemment, une dernière question très terre à terre reste à poser : Est-ce que ça coûte cher d’accueillir quelqu’un ?”. “OUI, le prix du lit”, se marre-t-il avant de reprendre plein d’émotion : “ça ne coûte rien à l’entreprise. Le seul frein, il est psychologique : est-ce que je suis prêt à donner les clés à quelqu’un qui dort dans la rue et que je ne connais pas ?. Et vous ?

Yannick Merciris

Head of Editorial The Daily Swile

Journaliste qui aime autant les mots que le ballon rond. Vu que je gère mieux le premier que le second, j’ai décidé […]

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