Sédentarité au travail : vite, mettez-vous en mouvement !

Troubles musculo-squelettiques, diabète de type 2, obésité, maladies cardiovasculaires, pathologies respiratoires ou ostéoarticulaires, cancers… Vous en conviendrez, la liste des pathologies potentiellement induites par la sédentarité n’est pas très réjouissante.
Mais alors que les instances de santé publique ne cessent de tirer la sonnette d’alarme, la sédentarité continue à évoluer à vitesse grand V, notamment avec la multiplication des écrans (ordinateur, smartphone, tablette), mais aussi le développement du télétravail et de tous les services nous permettant de nous nourrir ou divertir sans lever un orteil.
C’est justement en entrant dans la vie active qu’Alexandre Dana, le célèbre co-fondateur de Live Mentor, a pu constater la survenue de dysfonctionnements sur sa santé physique et mentale au fil des années. Surpris par le peu de littérature grand public sur le sujet (car des études scientifiques, il en existe à la pelle !), il vient de coécrire “La chaise tue : Comment échapper à la sédentarité et remettre son corps en marche” (Eyrolles).
Je marche donc je suis
Dans son ouvrage, il aborde tant les impacts sur notre santé physique et mentale que cognitive et sociale. On sait par exemple que l’activité physique est le facteur n°1 pour prévenir les maladies neurodégénératives, tandis que la marche nous aide à développer notre réflexion grâce à la fabrication d’une protéine (BDNF) qui favorise la connexion neuronale.
Sans le théoriser scientifiquement, Kant (qu’on surnommait l’horloge du village en raison de la ponctualité sans faille de ses promenades), et Darwin (qui avait créé un “chemin de pensée” autour de sa maison), pratiquaient déjà la marche afin de se régénérer tant physiquement qu’intellectuellement.
Une étude menée par Stanford University a démontré que la marche, qu’elle soit faite à l’intérieur (tapis roulant) ou à l’extérieur, augmente la « créativité » (mesurée via des tests d’idéation divergente) d’environ 60 % en moyenne par rapport à la position assise.
Panne de sens
D’un point de vue social, la sédentarité est logiquement associée à un plus fort isolement (fait particulièrement observable chez les enfants et les adolescents). Quant à la santé mentale, là encore, les effets sont très néfastes sur la qualité du sommeil (la moindre exposition à la lumière naturelle dérègle la production de mélatonine), la résistance au stress ou encore les risques de dépression.
“La sédentarité bloque la libération des hormones du bien-être et du bonheur comme l'ocytocine, la dopamine, la sérotonine… Sans compter que les personnes sédentaires ont davantage tendance à consommer de la nourriture ultra transformée, également néfaste pour la santé mentale”, souligne Alexandre Dana.
Un télétravailleur encore taillé comme un homme préhistorique
À la fois psychiatre et médecin du sport, Jean-Christophe Seznec, auteur de l’ouvrage “Le sport, psychologie d’une passion” (Odile Jacob), ne peut qu’abonder en ce sens en rappellant que la sédentarité est tout sauf naturelle : “Notre physiologie n’a pas vraiment évolué depuis le temps des hommes préhistoriques. La révolution industrielle n’a que 200 ans et l’ordinateur 40 ans. Avant, nous devions sans cesse être en mouvement pour nous nourrir et survivre”.
Le hic, c’est qu’en restant sédentaire, nous n’utilisons plus notre énergie vitale à bon escient. “Les émotions que nous ressentons nous donnent une information sur nos besoins et nous livrent l’énergie nécessaire pour satisfaire ces besoins (exemple : nous ressentons de la peur et utilisons cette énergie pour fuir). Malheureusement, si l’on ne fait rien de cette émotion, celle-ci alimente ce que je nomme “notre machine à blabla””, poursuit l’expert. En entreprise, les tensions s’accumulent donc dans notre corps et notre esprit sans pouvoir trouver d’exutoire si ce n’est la rumination.
Le mirage du sportif sédentaire
Bon, vous allez nous dire que vous connaissez déjà une grande partie de ces informations. D’ailleurs, malgré vos 8H quotidiennes devant votre écran, vous pensez peut-être que votre pratique sportive (potentiellement intensive) vous prémunit de ces risques. Détrompez-vous, il existe aujourd’hui beaucoup de littérature scientifique dans ce domaine.
On a ainsi pu constater que des footballeurs professionnels avaient une moins bonne santé cardiovasculaire que des personnes beaucoup moins sportives mais plus actives tout au long de la journée.
Le pourquoi du comment ? Le temps passé derrière les écrans hors des entraînements provoque une sédentarité excessive y compris pour ces publics. “À l’inverse, une personne qui est très active dans son quotidien, que ce soit simplement en jardinant par exemple, est globalement en meilleure santé”, explique le Dr Seznec.
Plus que le sport, pensez au mouvement
Ainsi, il ne faut pas confondre l’activité physique et le sport ! Jusque dans les années 50, le sport était d’ailleurs proscrit à l’école au bénéfice de l’activité physique dans laquelle on recherchait un bien-être (l’équivalent du yoga aujourd’hui).
“Mais sous les effets du capitalisme, le sport a lui-aussi été contaminé par la compétition à outrance”, regrette le psychiatre. Ultra-trail, hyrox, crossfit… la tendance est effectivement à la quête de performance, y compris chez les amateurs qui partagent ensuite leurs exploits sur les réseaux sociaux.
Bien entendu, la visée de cet article n’est pas de diaboliser le sport qui demeure une réserve incontestable de bien-être physique et mental. L’objectif est plutôt d’alerter sur les risques de sédentarité, y compris lorsque l’on s’adonne à une pratique sportive intense. Selon l’ANSES, “en pratiquant des ruptures de sédentarité, on obtiendrait en plus des bénéfices sur le corps, un effet positif au niveau cognitif avec une amélioration de l’attention, de l’humeur, du temps de réaction, réduisant les sensations de fatigue”.
“On assoit de force les gens et on les rend passifs”
Face à ce phénomène massif, quelle responsabilité pour les entreprises ? Pour l’heure, elles ont une responsabilité vis-à-vis des risques psychosociaux, mais on pourrait imaginer que la lutte contre la sédentarité entre prochainement dans le “document unique” qui répertorie tous les risques de la santé au travail. “Pour l’heure, les entreprises n’ont pas vraiment conscience de ces dangers car ils ne sont pas aussi directs qu’un accident du travail dans une usine”, observe Alexandre Dana.
Mais pour l’heure, avec l’incertitude économique, ces questions sont clairement placées au second plan*. “Les entreprises cherchent de fausses bonnes solutions pour se rassurer. On assoit de force les gens mais en faisant cela, on les rend passifs, comme on l’observe par exemple dans l’éducation*”, regrette Jean-Christophe Seznec.
Passer du curatif au préventif
Pourtant, l’explosion des arrêts maladie et la faillite du système de santé risquent fort de mettre les entreprises face à leurs responsabilités. “Faute de pouvoir adresser les patients aux bons spécialistes, on se retrouve à les mettre en arrêt pour ne pas aggraver leur état de santé”, regrette le médecin.
“Il est urgent de passer du curatif au préventif”, scande une autre voix, celle d’Audrey Boulier, cofondatrice d’Ankré, une application permettant d’accompagner les entreprises dans leur lutte contre la sédentarité. L’objectif ? Pouvoir rendre le mouvement visible des collaborateurs tout au long de la journée.
“Théoriquement, il faudrait bouger 5 minutes toutes les 30 minutes (on considère qu’on fait 60 pas en 1 minute en intérieur environ). Sauf que, beaucoup de collaborateurs, mais surtout de DRH (ce qui est encore plus inquiétant car ils doivent donner le ton), me disent qu’ils ne peuvent même pas se lever pour aller aux toilettes entre deux réunions”, s’inquiète-t-elle.
Des cultures d’entreprise qui doivent évoluer
Parce que l’on s’est rendu compte qu’en proposant des abonnements de gym, seuls les “déjà” sportifs en profitaient, l’idée est donc de promouvoir l’activité physique sous toutes ses formes : travailler sur un bureau en position debout, s'asseoir sur un ballon, prendre les escaliers, faire sa réunion en marchant, et surtout, muscler les politiques de QVCT en changeant en profondeur la culture d’entreprise.
“Nous parlons ainsi de pause intelligente comme vecteur de productivité et performance. Dans les pays asiatiques, personne ne vous regardera de travers si vous vous étirez en plein milieu de l’open space. C’est une culture qui nous est très étrangère, et nous devons d’ailleurs adapter les mouvements à certaines réalités comme par exemple une femme qui porte une robe chaque jour”, poursuit Audrey Boulier.
Miser sur le collectif pour atteindre les objectifs
Pour motiver les troupes, Ankré propose des challenges collectifs via la gamification. En s’inspirant des sciences comportementales qui démontrent qu’une nouvelle habitude doit être pratiquée durant trois semaines pour s’ancrer sur la durée, l’appli propose des défis très simples d’accès sur cette même durée.
De plus, Audrey conseille de nommer un ambassadeur en interne pour évangéliser sur le sujet (pas forcément la hiérarchie mais des personnes fédératrices).
Ankré compile également les données des collaborateurs pour établir un score de mouvement global qui pourrait être diffusé à l’externe pour démontrer les actions de l’entreprise en faveur de la lutte contre la sédentarité. Et si c’était ça, l’un des nouveaux piliers de la marque employeur ?




