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Les écotafeurs, ces salariés qui compostent leur éco-anxiété au bureau

En marge des “bifurqueurs”, voilà que les “écotafeurs”, nouvelle classe sociale en jachère, sèment leurs meilleures idées au cœur des entreprises. Une nouvelle génération de travailleurs qui opèrent la transition écologique à pas feutrés, sans coups d’éclat spectaculaires… Et si ce soft power parvenait à renverser la vapeur ?

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Ni déserteurs, ni bifurqueurs : certains choisissent parfois de rester pour transformer. Dès 2018, des chercheurs observaient déjà ces salariés qui tentaient de faire bouger leur entreprise en son sein. Leurs initiatives étaient alors isolées et peu reconnues. Mais ce qui relevait de l’engagement individuel est devenu un mouvement social diffus, désormais documenté par la recherche.

Qui sont vraiment les écotafeurs ?

L’étude Ecotaf, financée par l’Ademe et plusieurs acteurs de la RSE, parle désormais explicitement d’« écotafeurs ». Des salariés qui, sans occuper nécessairement un poste RSE, s’organisent pour accélérer la transformation écologique de leur entreprise.

Ces écotafeurs incarnent dans l’entreprise ce que Bruno Latour appelait la nouvelle classe écologique : des individus qui ne se perçoivent plus seulement comme des exécutants, mais comme des acteurs responsables de la trajectoire de leur organisation.

Une intuition que partage Cassandre Joly, autrice et podcasteuse aux manettes d’Écolo au boulot : “Tout le monde peut agir, quel que soit son poste. On n’a pas besoin d’être étiquetté RSE dans sa fiche de poste pour avoir un impact.

De la prise de conscience à l’envie d’agir

Pour beaucoup, le déclic passe par la sensibilisation. À ce titre, la Fresque du climat, suivie par plus d’un million de personnes, a joué un rôle majeur. Mais elle laisse souvent un sentiment ambivalent. “La Fresque permet de comprendre, mais elle peut aussi renforcer l’éco-anxiété si derrière il n’y a pas de passage à l’action”, observe Cassandre Joly.

C’est précisément dans ce creux que poussent de nouveaux dispositifs : ateliers entre pairs, parcours d’intrapreneuriat écologique, plateformes gamifiées, collectifs interentreprises... Leur point commun ? Transformer l’angoisse en capacité d’agir, même à petite échelle.

Quand l’engagement devient métier… ou presque

Parfois, l’écotaf devient un tournant professionnel. Cassandre Joly l’a observé à de nombreuses reprises : “Une personne prend une petite mission en mode side project, puis cela devient son poste à temps plein”.

Dans d’autres cas de figure, l’écotaf vient simplement teinter un poste traditionnel. C’est le cas de Vianney Dhalluin, Senior Sales Engineer chez 360Learning, qui a conçu un parcours de formation sur le climat, d’abord pour l’interne, puis pour les clients, de manière totalement volontaire : “On a créé ce contenu pour sensibiliser en interne puis nous l’avons offert aux clients. Finalement, une centaine d’entre eux l’ont déployé. On sait qu’au moins 2 000 apprenants ont suivi le parcours”.

Aussi, il nous explique avoir choisi un secteur “neutre” en termes d’émissions (la formation), après avoir longtemps hésité. “À la sortie de mes études, j’étais tiraillé entre l’envie de m’engager ou d’avoir un poste sécurisant, bien rémunéré. Chez mon employeur actuel, je suis aligné avec les valeurs de l’entreprise ce qui me permet de me sentir à ma place même si ce n’est pas une société à impact”.

Il observe aussi qu’en tant que sales, même si son périmètre d’action peut sembler plus limité, le marché se met de plus en plus à l’écoute des politiques environnementales des entreprises dans les appels d’offres, ce qui lui permet d'asseoir encore davantage la légitimité de ses actions.

Agir quand tout est lent

Mais c’est sans doute dans les secteurs les plus contraints que le soft power des écotafeurs se révèle de façon encore plus saillante. Anna Zelcer, chargée de missions RSE chez Angelini Pharma, en témoigne depuis les États-Unis. “Tout prend énormément de temps dans ce type d’industrie. On travaille avec des business plans, comme en finance. Il faut démontrer que le projet est bon pour l’environnement et pour la performance de l’entreprise.

À son arrivée, une green team vient tout juste d’être créée. Elle participe à poser les premières briques : calcul de l’empreinte carbone, analyse du cycle de vie, investissements lourds comme l’installation de pompes à chaleur pour rendre un site autonome en énergie. “On ne met jamais notre nom sur les rapports. Mais au moins, je sais que j’ai fait ma part. Mes enfants ne pourront pas me dire que je n’ai rien tenté.

Dans l’industrie pharmaceutique, la transition écologique ne se heurte pas seulement à des coûts ou à des habitudes : elle se confronte à la sécurité des patients. Par exemple : la consistance même des médicaments. “Beaucoup de principes actifs sont aujourd’hui issus de la pétrochimie. On peut vouloir basculer vers des alternatives plus “naturelles”, mais alors se pose une autre question : si on prélève dans la nature, comment s’assurer qu’on ne la surexploite pas ? Et si on reste sur du synthétique, comment garantir un impact environnemental moindre tout en conservant la même efficacité thérapeutique ?

Écotaffer pour mieux soigner son anxiété ?

Tous les écotafeurs ne se disent pas éco-anxieux. Du moins, se mettre en mouvement dans leur vie professionnelle leur permet de canaliser leur angoisse. “J’ai connu des phases d’éco-anxiété. Aujourd’hui, j’essaie surtout de me concentrer sur ce sur quoi je peux agir, et d’accepter le reste”, témoigne Vianney.

Pour Anna, agir de la sorte ne supprime pas totalement l’angoisse, elle la rend vivable. “Ça ne fait pas disparaître la conscience des problèmes. Mais ça permet de se projeter, de ne pas rester paralysée”.

Il n’empêche, les écotafeurs peuvent se sentir isolés, surtout quand ils évoluent dans des secteurs traditionnels. “Le risque, c’est de vouloir convaincre tout le monde et de s’épuiser. Personne n’a envie de passer pour l’écolo de service”, prévient Cassandre Joly. “Mieux vaut commencer avec les gens déjà un peu convaincus. Plus le temps passe, plus je comprends que c’est réellement là-dessus qu’il faut monter en compétences : comment bien faire passer son message”.

L’étude Ecotaf pointe d’ailleurs un écueil majeur : le manque de temps dédié. L’engagement des écotafeurs se fait souvent « en temps masqué », sur les marges du travail officiel, au risque de l’essoufflement.

Pour Melissa Sourisseau, chargée de mission RSE aujourd’hui responsable nationale du pôle projets au Club des Pépites, travailler sur la transition au quotidien, “c’est effectivement apprendre à gérer beaucoup de contradictions. On attend de nous une posture « parfaite » : une fois que l'on embarque des personnes avec nous sur ces sujets, les gens sont finalement intéressés et attendent de nous tout un tas de réponses, parfois très techniques et précises”.

Aussi, même quand l’écologie devient un métier, la charge émotionnelle demeure : « on doit rester positif, alors que certains sujets sont lourds à porter ». Une lucidité qui ne l’empêche pas d’y croire : “je ne dirai jamais à quelqu’un que ce qu’il fait ne sert à rien : décourager, c’est le meilleur moyen de tout arrêter. Surtout, quand on arrive à embarquer une partie des salariés, on se sent plus fort”.

Petits pas, grands déplacements

Par où commencer donc si l’on veut soi-même se muer en écotafeur ?Je conseille toujours de partir soit d’un sujet que l’on adore, soit d’un item qui nous énerve vraiment dans l’entreprise”, explique Cassandre Joly. “Le tri mal fait, les gobelets à la machine à café… Ce sont des sujets sur lesquels il est facile de trouver des alliés”.

Aussi, la montée en puissance de ces mobilisations s’inscrit dans un contexte de RSE plus structurée, portée par les obligations réglementaires et les attentes des candidats. Mais un plafond de verre demeure : le modèle économique.

Les écotafeurs revendiquent de plus en plus un droit d’expression sur les orientations stratégiques. Ils sont encore peu entendus. Pourtant, comme le montre l’étude Ecotaf, leur action contribue à installer une culture commune de la transition, à légitimer des transformations plus profondes, et à faire évoluer la RSE vers un modèle plus distribué et contributif.

Paulina Jonquères d'Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias [...]

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