société

La grossophobie au travail : une discrimination qui reste invisible

La discrimination contre les personnes en surpoids est latente et silencieuse. Si bien qu’on ne la voit pas. Votre physique devient alors un critère de recrutement… sans même que vous le sachiez. Explications.


5 min
2 février 2024par Yannick Merciris

Une femme obèse a huit fois moins de chance d’être embauchée qu’une femme qui ne l’est pas. Cette statistique vient du Défenseur des droits. Elle a été publiée en 2021 en rassemblant des données de 2016. Depuis, ce critère physique n’est plus pris en compte dans les études. Mais est-ce que la grossophobie a pour autant disparu ?

Quand j’ai eu connaissance de cette statistique, je me suis dit : “Mince, ça se trouve, j’ai déjà moi-même été discriminée, et je ne le sais pas”, explique Anaïs Le Digarcher, ex-recruteuse et spécialiste des questions d’inclusion entre la France et le Royaume-Uni. D’ailleurs, de l’autre côté de la manche, “11 % des recruteurs avouent qu’ils n'embaucheraient pas une personne en surpoids”, rapporte l’étude Pearn Kandola LLP.

Si l’accès au travail pour les personnes en surpoids est freiné, c’est très souvent lié à l’image qu’on s’en fait, du moins ce qu’on croit savoir sur lui et ce qu’il ou elle renvoie : “On estime que ça peut être une personne paresseuse, une personne qui n’est pas en très bonne santé ou une personne qui n’est pas motivée, parce qu’on part du principe qu’on pourrait modifier ça. ‘T’es gros, tu l’as choisi, c’est ta responsabilité’”, résume Anaïs. **Pourtant, une étude américaine* de 2010 estime que près de 1/3 des personnes en situation d’obésité ont un métabolisme qualifié de “normal”.

Des propos ressentis, mais corroborés par la sociologue Solenn Carof dans les colonnes du Monde : “L’employeur peut attribuer des caractéristiques morales négatives aux personnes jugées trop grosses comme la paresse. Il présuppose également qu’elles auront davantage de problèmes de santé”.

Le surpoids est-il invisibilisé ?

Paradoxalement, le surpoids est une discrimination invisible, sourit malicieusement Anaïs : “parfois en entreprise, on peut aussi constater que les personnes en surpoids s’effacent, elles deviennent invisibles. Ce qui est assez contradictoire parce qu’on va nous reprocher d’être visibles par notre physique, mais dans le positionnement en entreprise, on a tendance à s’effacer. On est la personne très gentille, qui dit “oui” à tout”.

Un travail et une éducation à refaire pour les recruteurs, mais aussi pour ceux qui font l’entreprise au quotidien. Selon le Défenseur des droits “45% des demandeurs d’emploi estiment qu’il est acceptable de refuser un emploi à quelqu’un du fait de sa corpulence”.

Depuis 2001, l’apparence physique a été ajoutée à la liste des critères non discriminatoires dans le Code du Travail. Pourtant, cette discrimination silencieuse existe encore bel et bien. “33 % des chômeurs en situation d’obésité déclarent avoir été confrontés à des questionnements en lien avec leur corpulence”, explique encore le Défenseur des droits.

“La grossophobie en milieu pro existe, mais personne n’en parle. C’est d’ailleurs très difficile d’obtenir gain de cause pour les victimes”, explique Delphine Tharaud, juriste interrogée par Les Echos Start. Et d’ajouter : “les femmes sont beaucoup plus discriminées que les hommes et elles subissent en plus des commentaires sexistes”.

En surpoids, mais sous-payé

Des commentaires, mais pas que. Cela impacte aussi le porte-monnaie. “7 % des femmes qui gagnent plus de 4 200 € par mois sont en situation d’obésité, alors qu’elles sont 30 % chez les femmes qui gagnent moins de 450 € (un chiffre qui passe de 9,1% à 18,7% chez les hommes)”, compile le livre blanc Vivons en forme*.

S’exposer, c’est se mettre à nu, glisse notre experte RH. Je l’ai fait en prenant la parole sur LinkedIn, mais je me suis posée 1000 questions avant d’en parler. Là, je m’expose, mais peut-être que les gens en commentaires vont me dire : ‘t’es en surpoids, tu le veux, c’est un choix, tu peux te prendre en main’. C’est beaucoup plus complexe que ça. Les personnes qui sont en surpoids savent qu’il y a plein de facteurs différents qui font qu’on peut être en surpoids. Mais il y a aussi des personnes qui sont heureuses dans cette enveloppe physique et qui ont envie de s’assumer comme elles sont”.

La grossophobie n’a qu’un an… apparemment

En attendant que la loi fasse son travail, la société doit aussi le faire. Détail parlant ou non, le terme grossophobie n’a rejoint le Larousse… qu’en 2023. Oui, il n’y a pas de coquille, c’est bien 2023. “C’est le vrai sujet autour de la grossophobie dans le monde du travail, personne ne le relève, on n’en a pas conscience, nous-mêmes personnes en surpoids. Plus on va en parler, plus ça se saura, et plus on commencera à reconnaitre cette discrimination”, reconnait Anaïs. “La grossophobie n’est pas considérée. En restant silencieux, on devient un peu complice de ce système. C’est donc super important d’en parler et d’oser mettre ces chiffres en avant afin de reconnaitre que ça existe”.

Et s’il fallait un dernier chiffre pour convaincre, gageons que celui du business pourrait aider. Selon le cabinet Deloitte (étude 2021), “les entreprises qui pratiquent une politique inclusive génèrent jusqu’à 60 % de chiffre d’affaires supplémentaire”. Ça vaut le coup d’essayer non ?

🔍 *Pour aller plus loin, lire le livre Blanc Vivons en forme (avec ses 6 fiches pratiques, 32 pages)

Yannick Merciris

Head of Editorial The Daily Swile

Journaliste qui aime autant les mots que le ballon rond. Vu que je gère mieux le premier que le second, j’ai décidé […]

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