société

Le syndrome du Wonderparent : faut-il être un super-héros dans le pro ET dans le perso ?

“Travailler comme si on n’avait pas d’enfants et élever nos enfants comme si on n’avait pas de travail”. Cette formule résume assez bien le challenge qui attend bon nombre de parents. Pourtant, on a l’impression que les choses bougent. Si avant elle semblait un frein pro, elle devient de plus en plus un libérateur. Échange avec Anne Peymirat, autrice et conférencière, spécialisée sur les questions de parentalité.


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  • Travailler comme si on n’avait pas d’enfants et élever nos enfants comme si on n’avait pas de travail” : C’est possible de penser encore comme ça ?

Oui. Il y a une urgence sociétale sur le sujet. Quand quelqu’un a un enfant, il essaie de recréer l’avant, mais c’est impossible. On se sent nul des deux côtés, parce qu’on est arrivé 10 min en retard au travail, parce qu’on a déposé les enfants à l’école, et on se sent nul parce qu’on a élevé la voix sur notre enfant pour qu’il se dépêche le matin. C’est une double injonction qui pèse sur les parents : être un parent comme il faut et un collaborateur investi qui bosse “comme avant” avec une disponibilité à toute épreuve.

  • Ce n’était pas le monde d’avant ça ? Aujourd’hui la parentalité est bien mieux prise en considération, les hommes prennent plus leur congé pat… Est-ce que finalement l’injonction n’a pas changé de côté : n’est-ce pas plus dur pour les non-parents ?

Il y a une évolution, mais pas une inversion. On voit plus de jeunes pères impliqués, à partir plus tôt, mais ce n’est pas encore une majorité. Des parents se sentent encore coupables de partir à 17h30.

  • Vit-on dans une bulle Linkedin qui ne reflète pas la société globale ?

Il y a une minorité qui s’exprime sur le sujet, mais la réalité du terrain est différente.

  • Être un “wonder parent”, c’est crédible ou c’est juste un fantasme ? C’est comme les super-héros ça n’existe pas ?

La parentalité est très idéalisée. Il faut que l’enfant soit habillé comme ci, avec le meilleur jouet, avec l’éveil le plus abouti. Il y a une pression sur les parents pour faire évoluer leurs enfants le plus vite et le mieux possible. C’est ce que j’appelle la tentation du “wonder enfant”.

  • Est-on à la recherche de la performance… comme on peut l’être dans le travail aussi ?

Exactement. La notion de performance est très vraie, notamment pour la conciliation vie pro/vie perso. Cela ramène à l’individu et à une organisation quasi-parfaite : se lever tôt, faire du sport, faire déjeuner les enfants, aller au boulot impec, etc. C’est une pression qui pèse sur l’individu alors que la notion de parentalité active est le fait d’une société qui a évolué.

  • Et notamment lié à la féminisation du travail…

Il y a une pression systémique mise sur les parents actifs. Si on fait un peu d’histoire, pendant la révolution industrielle, l’homme partait à l’usine, la femme s’occupait de la maison et des enfants. Et avec l’avancée des droits des femmes, les revendications sociales… les femmes sont entrées massivement dans le monde du travail (visible et rémunéré) à partir des années 50. Du coup, elles ont “déserté” la sphère familiale et domestique sans qu’à aucun moment, on se dise : mais qui va récupérer cette charge ? Il n’y a pas eu d’organisation pour remplacer ce travail invisible et non rémunéré qui était fait.

  • 80% des travailleurs sont parents ou vont le devenir : est-ce que la parentalité est avant tout un problème pour les entreprises ?

De plus en plus d’entreprises en prennent conscience et mettent en place des actions. Exemple avec KPMG qui a mis en place la semaine de 4 jours payée 5 pendant 6 mois après l’arrivée d’un enfant. Il existe des actions de soutien à la parentalité (ateliers et conférences) parce que l’entreprise reconnait que c’est un challenge. La sensibilisation du management à la parentalité est aussi un sujet.

  • Est-ce qu’on ne laisse pas de côté les non-parents dans l’histoire ?

Il est important de reconnaitre que chaque individu à ses contraintes, ses challenges… Quand l’entreprise commence à accorder un peu de souplesse, cela permet d’intégrer toutes les contraintes, et pas uniquement les parentales (sport, situation d’aidant, etc). Mais la parentalité est un challenge particulier, car la marge de manœuvre est très limitée. Par exemple, lors des 3 premières années de l’enfant, il y a 14 visites médicales obligatoires, il faut pouvoir les caler.

  • Justement… la parentalité n’affecte pas de la même façon les femmes et les hommes. 85% des rendez-vous médicaux des enfants sont pris par les femmes. La parentalité est presque une “mauvaise nouvelle” pour la carrière des femmes.

La charge domestique et familiale est portée au 2/3 par les femmes. En moyenne, les femmes en France passent 4H30 par jour à s’occuper de ces tâches-là contre 2h15 pour les hommes. Ça a forcément plus d’impact sur la vie professionnelle. Même avec l’allongement du congé paternité, une femme part 4 mois. On aperçoit une tentative de rééquilibrage, mais dès qu’il y a un petit grain de sable, c’est fini. On l’a vu avec la pandémie, c’était en priorité les femmes qui s’occupaient des enfants.

  • Est-ce qu’on développe vraiment de nouveaux skills en tant que parent ? Ou c’est juste une image d’Épinal ?

Il y a quand même un effet que l’on note : un parent va plus à l’essentiel dans son travail, on cherche à travailler plus efficacement. Quand les enfants grandissent, on développe aussi plus d’empathie, de clarté dans ce qu’on leur demande et d’être plus positif. Beaucoup de parents me disent qu’ils utilisent tout ça dans leur boulot.

  • Une des solutions, c’est de faire la “Révolution de la parentalité active”, c’est quoi ?

Par exemple, on pourrait utiliser le CPF pour des formations de plusieurs jours. Ce serait bien plus life-changing que beaucoup de formations. Je milite pour que la parentalité soit prise comme un sujet à part entière, avec une réflexion sur la durée. Il y a beaucoup d’angles morts de la parentalité qui doivent être pensés pour améliorer la vie des parents actifs.

Yannick Merciris

Head of Editorial The Daily Swile

Journaliste qui aime autant les mots que le ballon rond. Vu que je gère mieux le premier que le second, j’ai décidé […]

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