Peut-on réussir sa carrière… sans rater sa vie ?

Qu’est-ce qu’une carrière aujourd’hui ? Et que signifie réussir sa vie ? Dans un monde au rythme effréné, en quête obsessionnelle de performance, Delphine Tordjman, autrice de Réussir sa carrière sans rater sa vie (Gereso, 2025), nous invite à nous poser les bonnes questions… pour cesser de courir après notre existence.
Pourquoi avoir eu envie d’écrire ce livre ? À qui s’adresse-t-il ?
Delphine Tordjman : En tant que coach de cadres et dirigeants, j’accompagne au quotidien des personnes extrêmement engagées dans leur travail. Or, je constate que beaucoup d’entre elles paient un lourd tribut, que ce soit au niveau de leur vie relationnelle, de leur santé ou même de la sphère professionnelle. Souvent, ce surinvestissement finit par nuire à ce qu’elles voulaient justement préserver : leur performance, leur leadership, leur capacité à durer. Certaines personnes vivent même plusieurs burn-outs et finissent par se dégoûter totalement du travail.
J’ai donc voulu écrire ce livre pour apporter des clés à toutes celles et ceux qui sentent qu’ils sont pris dans une spirale mais ne savent pas comment en sortir. Il s’adresse à ceux qui veulent réussir leur vie professionnelle sans rater le reste. Ceux qui cherchent à réconcilier ambition et équilibre. Il s’adresse aussi à ceux qui, à l’inverse, se désinvestissent de leur carrière, par fatigue ou déception, alors qu’ils ont encore beaucoup à apporter, mais autrement.
Vous parlez d’addiction au travail. De quoi s’agit-il vraiment ?
On confond souvent l’addiction avec la passion. L’addiction au travail, ce n’est pas juste aimer ce que l’on fait. C’est un rapport compulsif, irrépressible, comme lorsque l’on continue à faire quelque chose alors que l’on sait pertinemment que cela nous nuit.
Typiquement : lire ses mails pro le week-end en sachant que cela nous fatigue, mais le faire quand même, parce que ne pas le faire crée encore davantage d’anxiété. Sur le court terme, cela procure un sentiment d’apaisement, mais à long terme, c’est particulièrement délétère, et ça, de nombreux addicts au travail ne s’en rendent pas compte.
De nombreuses personnes surinvestissent leur sphère professionnelle pas par amour du travail en soi, mais parce qu’elles sont en quête de reconnaissance, de sécurité, de validation sociale. Être performant devient une manière d’exister. Vous observerez d’ailleurs que les surinvestis au travail sont aussi ceux-là mêmes qu’on retrouve sur les marathons ou ultra-trails.
Le problème, c’est que tout ça abîme**. À force d’être hyperconnecté, perfusé à l’adrénaline et au cortisol, le système nerveux s’use et cela crée de la fatigue chronique**, de l’irritabilité, des troubles du sommeil, des douleurs physiques. Et surtout, on risque de rater l’essentiel : les amis, les enfants, le respect de sa santé, de ses désirs profonds.
Est-ce que vous liez cela à la culture du développement personnel ? À cette fameuse injonction à être la “meilleure version de soi-même” ?
En soi, chercher à s’améliorer n’est pas un problème. Mais l’injonction à devenir une "meilleure version de soi-même", dans une logique de perfection et d’hypercroissance, n’est pas soutenable. Il n’est pas possible de croître sans cesse, ni professionnellement, ni personnellement. La croissance a besoin d’alternance, de repos, de recul. De temps morts. L’équilibre, ce n’est pas une ligne droite, c’est une oscillation.
Ce que je propose, c’est d’assumer qu’il existe des périodes de déséquilibre – un rush, une échéance, un projet important – mais que ce déséquilibre doit avoir un sens et des limites. Il faut savoir dire : "ok, je donne beaucoup en ce moment, mais ensuite je récupère, je respire, je me ressource." Sinon, on perd en lucidité, on s’épuise, et on finit par décrocher.
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Pour autant, vous ne pronez pas non plus "l’art de l’échec" ou le rejet de toute ambition…
Non, bien sûr. Je vois d’ailleurs trop de talents gâchés, pas par manque de compétences, mais parce qu’ils n’ont pas appris à réguler leur énergie. Je ne crois pas non plus à cette injonction inverse qui consisterait à glorifier l’échec ou à dévaloriser toute forme d’ambition professionnelle.
Ce que je critique, ce n’est pas l’ambition en soi, mais l’ambition déconnectée : celle qui nous éloigne de nous-mêmes, de nos besoins, de nos limites. On peut parfaitement avoir envie de réussir, de progresser, de gagner de l’argent, d’avoir de l’impact. Et c’est même légitime. Mais il faut que cette ambition soit au service de quelque chose de plus vaste : une vie qui a du sens.
Et ce sens, il ne vient pas toujours du travail. Ce serait illusoire de croire que tout le monde peut, ou doit, avoir un job passion. Parfois, on a un boulot alimentaire, et c’est très bien comme ça. Ce n’est pas un échec. À condition que, quelque part ailleurs dans sa vie – dans un engagement, une pratique artistique, une vie familiale, une quête intérieure – il y ait une source de vitalité, quelque chose qui nourrit. L’erreur, ce serait de croire qu’on est condamné à subir ou à attendre un grand bouleversement. On peut créer du sens, même à petite échelle, là où on est, avec ce que l’on a.
Est-ce que tout dirigeant est forcément workaholic ?
Pas nécessairement. Mais c’est un terrain favorable. Il y a une glorification du surmenage : plus on est débordé, plus on pense être important. Un dirigeant qui finit à 18h sans culpabiliser est encore perçu comme suspect. Or, dans certaines régions du monde – les pays nordiques par exemple – c’est l’inverse : si tu rentres tard, c’est que tu es mal organisé.
Pour ma part, j'ai observé que c’était durant les phases de préavis, quand je quittais mon poste, que je travaillais le mieux : je faisais bien mon travail, mais sans me soucier en permanence du regard des autres. Il est intéressant de se questionner sur son environnement de travail, et de déterminer s’il nous fait ou non nous sentir en sécurité.
L’addiction au travail se reconnaît à plusieurs signes : incapacité à déconnecter, symptômes physiques (fatigue, douleurs, troubles du sommeil), isolement social, baisse de concentration, troubles de l’humeur… Et souvent, les personnes concernées ne s’en rendent pas compte parce qu’elles adorent ce qu’elles font. Mais je leur pose des questions simples : quand as-tu vu ta sœur pour la dernière fois ? Depuis combien de temps repousses-tu ton rendez-vous chez le médecin ? Est-ce que tu as encore du temps pour prendre soin de ton corps, de tes amis, de tes projets personnels ?
Réussir sa carrière, ce n’est pas faire abstraction de tout le reste. C’est au contraire construire une trajectoire professionnelle durable, incarnée, qui respecte notre écologie intérieure.
Vous critiquez aussi le modèle du "succès" tel qu’il est imposé. Quelle alternative proposez-vous ?
Le problème, c’est qu’on a internalisé un modèle unique de réussite : progression linéaire, reconnaissance sociale, promotion, salaire. Mais est-ce que cette vision nous rend heureux ? Je vois beaucoup de personnes qui cherchent à passer un grade dans un cabinet, non pas parce qu’elles en ont envie, mais parce qu’on leur a fait désirer quelque chose qui ne les anime pas profondément.
Je crois qu’il faut re-questionner en profondeur ce qu’on appelle "réussir". Est-ce que c’est vraiment accumuler des titres et des médailles ? Ou bien est-ce vivre une vie cohérente, utile, joyeuse ? C’est un changement de paradigme : on passe d’un modèle fondé sur l’ego, la comparaison, la pression extérieure, à un modèle fondé sur le sens, la justesse, le plaisir et l’énergie disponible.
J’invite mes coachés à interroger leurs motivations profondes en m’inspirant des travaux sur la thérapie existentielle. À qui et à quoi veulent-ils consacrer leur énergie ? Parce que c’est là que tout se joue. Et parfois, la bonne réponse, ce n’est pas une promotion, c’est une reconversion, un engagement associatif, un temps partiel, ou même un changement radical de mode de vie.
J’ai vu des anciens consultants devenir maraîchers, des avocates se former à la sophrologie, des directeurs s’investir dans des ONG. L’enjeu n’est pas de renoncer à l’ambition, mais de la rediriger vers quelque chose qui nous rend vivant. Et encore une fois, la réponse va être différente pour chacun : nous ne sommes pas tous faits pour devenir professeurs de yoga. Pour certains, avoir un job alimentaire et passer plus de temps avec leur famille sera un vecteur de sens.
On parle beaucoup de "work-life balance". Vous y croyez ?
Tout dépend du type d’activité qu’on exerce, et du rapport qu’on entretient avec elle. Un artiste, par exemple, ne déconnecte jamais vraiment : il est en création permanente, même au restaurant ou en vacances. Pour lui, le travail est un prolongement de la vie comme me l’explique un interviewé dans mon livre qui pratique le street art. Mais dans d’autres métiers, plus exigeants émotionnellement ou physiquement, il est crucial de savoir couper. Comme avec les enfants, ce n’est pas tant une question de durée que de qualité de présence.
Je propose souvent à mes clients un exercice simple : analyser leur temps selon quatre piliers. Combien de temps consacrez-vous à votre travail ? À vos proches ? À votre santé (sommeil, alimentation, mouvement) ? Et à votre vie intérieure, ce qui nourrit votre cœur, votre âme ? Si tout repose sur un seul pilier, ce n’est pas viable.
Peut-on vraiment réussir sa carrière sans rater sa vie ?
Oui, mais à une condition : redéfinir ce que "réussir sa vie" signifie pour soi. Quand mon père est mort jeune, à 44 ans, cela m’a confrontée très tôt à cette question : quelle trace ai-je envie de laisser sur terre ? Quelle vie ai-je envie de mener, ici et maintenant, pas dans 30 ans à la retraite ?
La réussite ne se mesure pas à la quantité d’efforts fournis. Elle se mesure à notre niveau d’énergie, à la joie que l’on ressent, à la cohérence entre nos valeurs et nos actions, et surtout, à la qualité de nos relations humaines. Il ne s’agit pas d’être paresseux ou de ne pas travailler. Il s’agit d’écouter les signaux faibles, d’accepter le besoin de repos, de reconnaître les phases de transition et d’incertitude comme faisant partie du chemin.
J’ai vu des dirigeants incarner un leadership sain, lucide, à l’écoute de leurs équipes et d’eux-mêmes. J’ai vu des femmes, comme Maud Bailly ou Pauline Laigneau, incarner des modèles inspirants de réussite alignée. Ce n’est pas une utopie. C’est une autre manière d’habiter son rôle, en étant moins dans la toute-puissance et plus dans la conscience.
Ce que je propose, ce n’est pas une méthode miracle, mais un processus. Un travail sur soi, une écoute du corps, un changement de regard. Mettre son énergie au bon endroit, au bon moment. Et accepter que réussir, parfois, c’est simplement vivre en accord avec ce qui nous anime.



