Société

Augmentées, libérées : pourquoi les femmes qui gagnent plus d’argent quittent davantage leur conjoint ?

Selon une récente étude de l’INED, le risque de séparation d’un couple serait plus élevé lorsque madame gagne plus que monsieur. Mais quelle réalité se cache derrière ces statistiques ?

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Même si les femmes gagnent toujours moins que les hommes, il arrive de plus en plus souvent qu’elles aient un revenu supérieur à leur partenaire masculin. En 2017, c’était le cas d’un quart des couples hétérosexuels en âge de travailler, contre un sur cinq en 2002. Mais tout cela n’est pas dénué de conséquences sur nos amours.

Si le revenu de madame dépasse les 55% du revenu total du couple, le risque de rupture est supérieur d'au moins 11% par rapport aux couples dont les revenus sont équitablement répartis. Un chiffre qui peut même monter jusqu’à 40% plus la femme abonde les finances.

Pour Marie Menini, la fondatrice du programme de coaching "Les Queens de la Négo", on peut se réjouir de l’augmentation du revenu des femmes. Il leur ouvre la voie à plus d’émancipation. “Les femmes évoluent plus rapidement que les institutions. Le divorce demeure une nouveauté sociale et c’est un vrai progrès féministe car elles ont le choix de rester pour de bonnes raisons”, estime-t-elle. 

“Votre argent et votre carrière ne se réveilleront jamais un beau matin en vous disant 'chérie je te quitte'”

Alors que dans 75% des cas, ce sont les femmes qui sont à l’origine du divorce, il est évident qu’une plus grande aisance matérielle leur ouvre d’autres perspectives. “J’ai ainsi eu le cas récemment d’une femme que j’accompagnais qui a d’abord eu besoin de se sécuriser financièrement avant d’envisager de quitter son conjoint. Elle s’est rendu compte qu’elle était plombée par sa charge mentale, car son partenaire ne faisait rien à la maison”, rapporte Marie Menini. 

Mariage : quand les femmes perdent au change

Pour comprendre cette étude sur les séparations, on peut aussi relever que d’autres travaux démontrent que le mariage et les enfants ont tendance à appauvrir les femmes. “Les femmes passent régulièrement au 4/5ème et leur salaire sert le plus souvent à couvrir les dépenses courantes quand les hommes injectent davantage dans le patrimoine mobilier, le véhicule, etc”, souligne Marie Menini. À l’inverse, des travaux américains révèlent que les femmes célibataires sans enfants ont accumulé plus de richesses que leurs comparses masculins en 2019.

Lorsqu’elles se mettent en couple, les femmes perdent donc plus souvent au change. Car à mesure que la charge domestique s’accentue, les inégalités se creusent quand bien même la répartition était plutôt égalitaire au démarrage. 80 % des femmes indiquent consacrer au moins une heure par jour à la cuisine ou au ménage contre seulement 36 % des hommes, selon les données 2016 de l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes.  Bref, le gentil compagnon des débuts se mue peu à peu en un partenaire plus encombrant qu’aidant.

Des stéréotypes qui perdurent chez les jeunes  Selon une étude du Haut Conseil de l’égalité datant de 2024, démontre que chez les jeunes adultes masculins, mais aussi parfois chez les femmes, on observe un retour aux valeurs traditionnelles : l’idée “qu’il est normal que les femmes s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs enfants” gagne 7 points (34 %) chez les intéressées. La “résistance” masculine se fait également sentir par rapport aux évolutions de la société : 37% (+3 points) des hommes considèrent que le féminisme menace leur place. Plus d’un homme sur 5 de 25-34 ans considère normal d’avoir un salaire supérieur à sa collègue à poste égal. 70% des hommes pensent qu’ils doivent avoir la responsabilité financière de leur foyer.

Une société à double langage

Cette réalité n’est pas le simple produit d’une mauvaise volonté masculine, mais provient du tréfonds de notre humanité. “Aujourd’hui, en théorie, on peut briser toutes les conventions. Mais dans la réalité, c’est bien moins le cas. Nous sommes dans une société à double langage, régie par des normes secrètes dont il est difficile de se départir”, nous explique Jean-Claude Kaufman, sociologue du couple et auteur de “L’homme reconstruit, Le couple à l’épreuve de la guerre des sexes” (éd. Buchet Chastel). 

Par exemple, il existe une histoire millénaire entre les femmes… et le linge. Et ce n’est pas uniquement de la faute des hommes si elle se perpétue. En réalisant des études précises sur ce sujet, Jean-Claude Kaufman s’est rendu compte que les femmes n'autorisent pas forcément leur partenaire à se servir de la machine, ou alors, seulement sous leur surveillance...

Les hommes initient la rupture, les femmes l’achèvent ?

Toujours est-il que consentie ou subie, cette charge domestique est souvent à l’origine d’une réelle insatisfaction dans le couple. C’est aussi ce qui explique que les femmes soient majoritairement à l’origine des demandes de divorce. “Quand il y aune insatisfaction dans le couple, les hommes ont davantage de latitude pour prendre de la distance, en passant plus de temps avec leurs copains par exemple. Ils peuvent être à l’origine de l’éloignement dans le couple”, affirme le sociologue.

En revanche, quand la relation s’envenime, il observe que les hommes ont plus tendance à s’accrocher au couple. La version sentimentale voudrait que les hommes deviennent subitement fleur bleue (on aimerait bien), l’autre, plus cynique, qu’ils aient davantage à y perdre que les femmes (oulala, le tableur Excel est tout bousillé là !)...

C’est ce que démontre l’autrice Eva Illouz dans son ouvrage “Pourquoi l’amour fait mal” (éd. Seuil). Pour les hommes, le mariage est signe d’amélioration de vie (confort affectif et domestique), ce qui n’est pas forcément le cas pour les femmes, résume Marie Menini.

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Quand on n'a que l’amour…

Finalement, lorsqu’une femme a les moyens de s’émanciper financièrement, ce n’est que l’amour qui tient le couple”, relève Marie Menini. En d’autres termes, on reste ensemble, mais pour les bonnes raisons. Dans le cas où la femme est la principale contributrice aux finances publiques, un équilibre est alors à inventer, une “identité narrative” à filer pour reprendre les termes de Paul Ricœur.

Chaque couple forge son identité conjugale dans un récit permanent. Quand un homme choisit de s’investir dans son foyer, et qu’il l’assume et l’apprécie pleinement, il peut devenir en quelque sorte un héros moderne”, souligne Jean-Claude Kaufman. Il s’agit donc de s’arracher aux stéréotypes de genre précédemment cités.

On sait que les hommes peuvent prendre plaisir à s’investir dans l’éducation des enfants, mais n'ont pas un enthousiasme délirant pour les tâches ménagères (bon, on les comprend). C’est aussi un travail de lâcher prise du côté des femmes pour se défaire de nombreuses injonctions culpabilisantes.

Demeurer dans un couple choisi et non subi s’avère donc être un défi parfaitement contemporain. Le couple est fragilisé en ce moment parce qu’on accorde de plus en plus de place à l’autonomie du sujet qui a alors la possibilité d'œuvrer (et presque le devoir ?, ndlr) en faveur de son propre bonheur”, conclut Jean-Claude Kaufman. Reste que selon lui, dans un monde devenu si âpre et exigeant, on n’a jamais eu autant besoin du couple pour se créer un petit cocon intime de confiance et restauration mutuelle de l’estime de soi. 

Paulina Jonquères d'Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias [...]

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