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De passion à désillusion : comment redonner la foi aux jeunes RH ?

À peine débarqués dans le monde des RH qu’ils se sentent déjà essorés. Alors qu’ils entrent souvent dans la profession par le prisme du care, les jeunes diplômés se retrouvent souvent désarçonnés lorsqu’ils endossent leur premier job. Et de plus en plus témoignent sur leur désillusion. Mais quelle est donc la racine de ce mal ?


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Depuis la sortie de la pandémie, le métier de RH fait face à une crise de vocations”, assure Caroline Diard, enseignante au sein de TBS Business School. Elle constate non seulement que de plus en plus de professionnels claquent la porte de leur entreprise pour se lancer dans de nouvelles activités comme le coaching, mais aussi que ses anciens élèves sont nombreux à constater un décalage entre leur vision rêvée du métier, et la réalité du terrain. Sans oublier que les jeunes RH font eux-mêmes partie de la génération des polyamoureux au travail, n’hésitant pas à changer régulièrement d’employeur… alors qu’ils doivent eux-mêmes fidéliser les collaborateurs !

Quand la paperasse les dépasse

Marie*, responsable RH au sein d’un bureau d’études, fait partie des désillusionnés, bien que tout ne se joue pas en clair obscur comme nous allons le voir. Si elle s’est dirigée vers ce métier, c’est avant tout pour prendre soin des autres. D’ailleurs, 74 % des RH ont choisi cette profession pour sa dimension humaine et sociale (source Baromètre Payfit x Tissot).

Mais lorsque la jeune diplômée a démarré son job, celui-ci s’est apparenté à celui d’une secrétaire ++, davantage qu’à ce qu’elle avait imaginé. “Je devais endosser beaucoup de tâches administratives comme le recensement des absences, la transmission des informations aux entités légales. Aujourd’hui encore*, l’admin est la partie que j’aime le moins dans mon travail et qui m’occupe le plus**”*, regrette-t-elle.

Ce que Marie décrit est effectivement le quotidien relaté par les professionnels du secteur : 56 % des RH déclarent passer au moins la moitié de leur temps de travail à des tâches administratives alors qu’ils aimeraient agir sur la qualité de vie au travail, les politiques de rémunération ou encore la formation des collaborateurs.

Un RH n’est pas un bisounours

L’aspect rébarbatif de la fonction est d’autant plus criant que la fonction a été montrée sous ses meilleurs aspects ces dernières années. “Qu’il s’agisse des articles académiques ou grand public, on a beaucoup axé les travaux sur l’image du DRH en mode Chief Happiness Officer”, pointe Caroline Diard.

Or, même si le RH doit s’assurer de la santé et du bien-être des collaborateurs, il doit aussi gérer le volet juridique, les risques de contentieux, les négociations avec les partenaires sociaux… Bref, ce qui rebute en général le commun des mortels. “Beaucoup de jeunes ne voient que le côté bisounours de la fonction, parce qu’ils sont souvent animés par cette volonté d’aider autrui, d’ouvrir le dialogue”, affirme l’enseignante.

Alors que son entreprise est en pleine croissance, Marie commence effectivement à comprendre que tout n’est pas rose au pays des RH, quand bien même, elle essaie de contenter au maximum les collaborateurs. “J’ai compris que plus nous sommes nombreux, plus il est difficile que tout le monde soit satisfait, et ce n’est pas toujours facile à vivre pour moi”, confie la jeune RH.

Vendre du rêve… et perdre le sien ?

Pour Caroline Diard, l’autre difficulté rencontrée par les jeunes RH à l’heure actuelle est la vive tension autour du recrutement. Elle compare la situation à celle qu’elle a elle-même vécue dans les années 90 avec les profils IT. Sauf que cette fois-ci, la difficulté à attirer et retenir les talents concerne tous les profils de l’entreprise.

Parce qu’ils sont pressurisés pour réaliser ces recrutements, les RH peuvent finir par vendre leur âme au diable en enjolivant le discours sur l’entreprise, comme le ferait un super commercial”, analyse l’enseignante. Une posture qui génère ensuite une forme de désillusion puisque le RH se sent alors coupable d’avoir vendu du rêve aux jeunes recrues.

Cette pression sur le volet recrutement, Laure la mesure très bien. Diplômée en 2022 de la SKEMA, elle rejoint d’abord un cabinet d’IT en tant que talent acquisition specialist. Mais très vite, la jeune femme tourne en rond à cause du manque de diversité des missions. “Je devais envoyer 100 Inmails par jour, avec seulement 10% de taux de réponse. Pour moi, ce modèle de chasse est devenu complètement obsolète et très peu gratifiant”, pointe-t-elle. C’est pourquoi elle se met rapidement en recherche d’une opportunité plus généraliste, permettant d’explorer les différentes facettes de la fonction. “J’apprécie le côté caméléon du métier et je pense d’ailleurs qu’il est important que la profession soit mieux connue sous toutes ses facettes”, pointe-t-elle.

Un manque de reconnaissance ?

Même si le métier se complexifie et comporte son lot de tâches moins glamour, c’est aussi en s’emparant de ces sujets que le RH gagne en crédibilité, notamment auprès de la Direction afin de pouvoir défendre ses positions. Cette connexion avec le sommet de l’entreprise est d’autant plus importante que 62 % des RH pointent le manque de temps et de ressources, et que 80% d’entre eux sont au bord de l’épuisement.

Sursollicités durant la pandémie, les RH ont plus que jamais besoin d’une juste rétribution financière et symbolique. “Mais les salaires proposés en début de carrière sont loin de ce que l’on nous vend à l’école”, pointe Laure, tandis que Marie regrette personnellement le manque de reconnaissance de son CEO à son égard. “À mesure que l’entreprise grandit, c’est comme s’il y avait une habituation à mon job, pourtant j’ai besoin de reconnaissance comme les autres salariés. Heureusement, je la trouve un peu dans le fait que mon dirigeant continue à beaucoup se confier à moi”. Il faut savoir que 28 % des RH pensent que les salariés ont une mauvaise image d’eux, et près de 20 % pensent que le dirigeant de l’entreprise ne les apprécie pas.

Mais qui panse les plaies de Marie et prend le temps de l’écouter (lire à ce sujet notre article sur Qui prend soin des RH ?) ?

Bras droit ou bras armé de la Direction ?

Finalement, la place accordée à la fonction RH au sein de l’entreprise s’apprécie souvent dans la présence de celle-ci au sein du Codir. Semaine de 4 jours, accompagnement de la parentalité, télétravail… pour faire remonter toutes ces avancées sociales au sommet de l’entreprise, encore faut-il pouvoir chuchoter à l’oreille des dirigeants. Devenir leur bras droit et non pas leur bras armé. “Lorsque l’on démarre dans les RH, on n’a justement pas le poids politique pour défendre ces sujets, ce qui implique beaucoup de frustration”, souligne Caroline Diard.

C’est pourquoi, mesurer la proximité de la fonction RH avec la Direction est devenue l’étoile polaire de Laure dans son choix de rejoindre ou non une entreprise. Quant à Marie, elle nous confie continuer à chérir ce métier qu’elle a choisi par passion, “mais (qu’elle) n’arrivera sûrement pas à exercer toute sa vie”.

*Le prénom a été modifié.

Paulina Jonquères d’Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias […]

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