“L’IA crée un véritable momentum sociologique” par Yann Ferguson, sociologue du travail

Que dire de cette révolution qui vient du bas ? Quels métiers / secteurs vont être les plus impactés ? Quels liens avec le bien-être et le sens au travail ? Et quel rôle pour les RH dans cette nouvelle partition ?
Il y a peu, Swile organisait la première Odyssée du travail. Alors forcément, quand on tourne la tête vers le futur, impossible de ne pas gloser sur les multiples impacts de l’IA sur le travail. Sociologue du travail, spécialiste de l’impact de l’IA sur les pratiques professionnelles, docteur en sociologie à l’INRIA, et Directeur scientifique du LaborIA (oui, notre intervenant a pléthore de jolis titres), Yann Ferguson a accepté de répondre au micro du Daily Swile pour nous donner “sa” vision du futur du travail, mais également revenir sur les dernières conclusions des chercheurs sur cette révolution technologique qui interroge le sens au travail comme nulle autre.
Dans quelle mesure le futur du travail fait-il déjà partie de notre présent ?
Yann Ferguson: Quand nous avons lancé nos premiers travaux prospectifs sur le futur du travail, l’horizon semblait encore relativement balisé. Puis l’IA générative est arrivée. Non pas comme une évolution technologique de plus, mais comme un véritable accélérateur de transformation des pratiques.
La rupture majeure, aujourd’hui, tient à la manière dont l’IA s’intègre dans le travail : ce ne sont plus seulement les entreprises qui impulsent le changement, ce sont les salariés eux-mêmes. Ils amènent l’IA dans leurs pratiques quotidiennes, parfois discrètement, parfois même à l’insu de leur employeur.
Peut-on parler d’une révolution qui vient “du bas” ?
Oui, même si les projets institutionnels existent toujours. Cette adoption par les collaborateurs est extrêmement révélatrice. On a longtemps cru que les salariés avaient peur de l’IA. En réalité, ils avaient surtout peur de ce qu’on allait leur imposer de faire avec elle. Lorsqu’ils deviennent eux-mêmes les législateurs de ses usages, le rapport change : la confiance s’installe, l’appropriation devient plus sereine.
Dispose-t-on de chiffres sur l’usage réel de l’IA au travail ?
C’est difficile à mesurer précisément, mais les ordres de grandeur sont parlants. Avant l’IA générative, moins de 1 % des Français pouvaient dire qu’ils travaillaient avec de l’IA. Aujourd’hui, environ un Français sur cinq a déjà utilisé une IA générative dans un cadre professionnel. Chez les 18-24 ans, on atteint 85 % d’usage régulier, et chez les étudiants, on frôle les 100 %. En 2026, on pourrait très bien passer à 30, 40 voire 50 % de travailleurs concernés.
“On ne parle plus de « robots », mais d’assistant”
Tous les métiers sont-ils exposés de la même manière ?
Non. L’IA dominante aujourd’hui est générative : elle produit du texte, des images, des analyses. Pour certains, ce n’est qu’un geste parmi d’autres : ils écrivent, mais managent aussi, décident, interagissent. Pour d’autres (traducteurs, rédacteurs, producteurs de contenus…), la transformation est plus profonde.
Les métiers dont le cœur d’activité repose sur la production de contenus sont donc plus directement impactés. Non pas en termes de remplacement, mais de déplacement du rôle, du producteur vers l’éditeur. Cela peut générer un désengagement, une perte de sens vis-à-vis du métier.
Une étude de l’OCDE montre que les managers et dirigeants seraient parmi les plus impactés. Comment l’expliquer ?
Cette étude de 2023 a effectivement renversé beaucoup de certitudes. Pendant des années, on pensait que l’IA s’attaquerait d’abord aux tâches répétitives. Or, l’OCDE montre que l’IA a surtout progressé sur des compétences centrales des métiers de direction et de management : l’ordonnancement de l’information, la vitesse de perception, la mémorisation, la structuration, la flexibilité cognitive. Le vocabulaire lui-même a changé : on ne parle plus de « robots », mais d’assistants.
“Pour les cols blancs, la transformation est plus déstabilisante, même si elle n’est pas forcément plus profonde”
Pourquoi l’IA constitue-t-elle une révolution si particulière ?
Parce qu’elle touche en priorité ceux qui avaient le sentiment d’être relativement épargnés par les grandes transformations technologiques : les cols blancs. Les cols bleus, eux, ont depuis longtemps intégré le travail avec les machines, les questions de contrôle, de place de l’humain. Pour les cols blancs, la transformation est plus déstabilisante, même si elle n’est pas forcément plus profonde. Elle remet en cause des évidences professionnelles très ancrées.
Quels impacts observez-vous sur le bien-être au travail ?
Nous identifions plusieurs tensions majeures :
– la reconnaissance de la contribution individuelle,
– l’autonomie réelle face aux outils,
– la qualité des interactions sociales,
– la question de la responsabilité,
– la transformation des gestes professionnels qui fondent l’identité métier,
– et enfin, le sentiment de contrôle ou de surveillance.
Lorsque ces dimensions sont touchées, on ne parle plus seulement d’outils, mais de quête de sens.
L’IA peut-elle être une opportunité pour rouvrir ce débat sur le sens du travail ?
Oui, et c’est ce qui m’intéresse le plus. L’IA crée un véritable momentum sociologique. Le dialogue social a longtemps porté sur le temps de travail, l’égalité, les conditions. Mais on a très peu parlé de l’activité elle-même. Or, en France particulièrement, ce que nous faisons au travail participe profondément à ce que nous sommes. L’IA oblige à reposer la question : est-ce que ce que nous faisons est utile, beau, émancipateur ?
On présente souvent l’IA comme un levier de gain de temps. Est-ce vraiment une promesse souhaitable ?
Le gain de temps est devenu le narratif dominant, mais il est trompeur. D’abord parce qu’il produit souvent un effet rebond : le temps gagné devient un nouveau standard, et l’on nous en demande davantage. Ensuite parce que le temps n’est pas une valeur professionnelle durable. On ne fait pas carrière en ayant « gagné du temps ». Ce qui compte, c’est de pouvoir se retourner sur son œuvre, sur ce que l’on a construit.
“Le principal facteur de bien-être reste la capacité à faire du travail de qualité”
Que penser des usages de l’IA comme soutien à la santé mentale ?
Il existe un réel mieux-être exprimé par certains utilisateurs, notamment via l’écriture ou la formulation de problèmes personnels. Mais attention à la psychologisation du mal-être au travail. Le principal facteur de bien-être reste la capacité à faire du travail de qualité. Si l’IA devient un pansement sans traiter les causes structurelles, on passe à côté de l’essentiel.
Quel rôle pour les RH dans ce contexte ?
Je n’attends pas des RH qu’ils deviennent experts de tout. Mais qu’ils développent des capteurs, une capacité à identifier quand une expertise sociologique, psychologique ou technique est nécessaire. Leur rôle est d’ouvrir les bons espaces de discussion, pas de tout maîtriser seuls.
Quels garde-fous pour préserver l’humanité au travail ?
Les chartes sont nécessaires, mais insuffisantes. L’erreur serait de faire peser la responsabilité uniquement sur l’individu. Il faut des conflits de qualité, des espaces collectifs où l’on discute, ajuste, réhumanise les critères. L’IA est trop sensible - et trop structurante - pour être laissée à la seule responsabilité individuelle.
“Les jeunes construisent une mosaïque d’activités : se former, s’engager, transmettre, créer”
Quelle est votre vision personnelle du futur du travail ?
Nous allons vers une pluralité de contrats au travail. Le modèle d’après-guerre, où le travail rapportait plus que le capital, s’est fissuré. Aujourd’hui, chacun compose son propre équilibre. Certains ne veulent plus tout donner à une seule organisation, mais répartir leur engagement sur plusieurs activités, parfois dans une même semaine. Ce n’est pas moins de travail, c’est une recomposition.
La jeune génération remet-elle en cause la valeur travail ?
Je parlerais plutôt de désillusion que de rejet. Les jeunes n’ont pas la certitude que le travail salarié leur rendra ce qu’il promettait auparavant. Ils construisent donc une mosaïque d’activités : se former, s’engager, transmettre, créer. Le travail reste central, mais il n’est plus l’unique lieu où se joue l’équilibre de vie.
Propos recueillis par Léa François




