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Quand promotion… rime avec démission

En général une promotion est une bonne nouvelle… Et pourtant, il n’est pas rare que les promus démissionnent rapidement après avoir obtenu le graal ultime. Mais pourquoi ce rétropédalage ?


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On considère la promotion comme un outil de rétention des talents en entreprise, mais il se pourrait que l’effet inverse se produise. Des données collectées par l’entreprise ADP et publiées dans The Wall Street Journal démontrent qu’entre 2019 et 2022, 29% des travailleurs américains ont quitté leur emploi le mois suivant leur première promotion, versus 18% pour les salariés n’ayant pas eu de promotion. Dans son cabinet, Julie Garel, psychanalyste et consultante en psychologie du travail, dresse le même constat empirique : “je reçois beaucoup de cadres et notamment de hauts cadres qui démissionnent après avoir obtenu la promotion ultime, souvent entre 45-55 ans”.

La promotion, un effet pschitt ?

C’est ce que notre experte nomme l’effet pschitt, comme si le plaisir suscité par l’obtention d’une promotion s’évaporait aussi vite qu’il était arrivé. Selon elle, il existe plusieurs explications à ce phénomène. Certaines sont d’ordre systémique, d’autres du ressort psychologique.

1. On promeut les gens pour les mauvaises raisons

Parce qu’elle est généralement perçue par les employeurs comme un outil de fidélisation, la promotion se résume le plus souvent à l’accession au management que l’on considère - à tort - comme une récompense (il existe d’autres moyens d’évoluer sans passer par la case manager). “Le problème, c’est que le management est un métier en soi. On peut avoir de l’ancienneté, l’expertise technique, le respect de ses collaborateurs, et ne pas être un bon manager”, souligne Julie Garel.

Alors, pour beaucoup, le management ressemble plutôt à un cadeau empoisonné. Ce fut le cas de Philippe, 40 ans, ingénieur dans les énergies renouvelables. Il a démissionné peu de temps après avoir été promu manager : “je n’avais rien demandé. Personnellement, je suis un loup solitaire, et cela a été très difficile pour moi. Je préfère de loin me concentrer sur l’opérationnel et mon expertise, que gérer des problèmes de congés ou d’ordre personnel de mon équipe. Ce n’est pas mon fort !”, reconnaît-il.

2. Qui dit promotion… dit davantage de pression

L’autre raison qui saute aux yeux est que l’accession à une promotion ne va généralement pas sans davantage de stress. “Dans l’entreprise, il y a une pression à produire toujours plus, à évoluer sans cesse pour prouver que l’on existe”, souligne Julie Garel. Surtout, on n’est plus nécessairement jugé sur sa propre performance, mais sur celle de son équipe, ce qui peut être déstabilisant.

C’est ce que nous confie Perrine, content manager : “J’ai moi-même toujours été productive, mais il a été compliqué pour moi de jauger les délais dans lesquels mon équipe était capable de livrer les rendus attendus. Je ne savais jamais si je leur en demandais trop ou pas assez”, explique-t-elle. D’ailleurs, après avoir managé pendant quelques mois, elle a décidé de se tourner vers le freelancing.

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3. Le conflit de classe

Obtenir une promotion peut également générer des conflits intérieurs, surtout lorsque la personne promue vient d’un milieu modeste. Présentée comme l’ascenseur social ultime, la promotion peut être particulièrement mal vécue dans ce cas de figure, créant parfois des sentiments de honte, culpabilité, et une forme de solitude. “Par exemple, un ouvrier devient chef d’équipe et se retrouve à manager d’anciens collègues. Il va devoir aussi assumer auprès de sa famille et de ses proches. Sachant que cette promotion peut créer un désalignement avec ses valeurs”, note la psychanalyste.

4. La perte de désir

Le bonheur est l’absence de désir”, nous souffle Schopenhauer, pas franchement réputé pour sa positive attitude. Mais ce coup de marteau asséné par le philosophe allemand nous permet d’éclairer ce qui se passe lorsque nous pouvons ressentir de la déception après une promotion. Ce que le penseur nous explique, c’est que nos tourments proviennent de notre incapacité à accéder au bonheur malgré la satisfaction de nos désirs, créant alors un cycle infernal où nous allons sans cesse désirer de nouveaux objets.

C’est notamment pour cela que j’observe souvent ce phénomène chez les cadres supérieurs qui atteignent la promotion ultime. Ils ressentent un manque alors qu’ils ont obtenu ce pour quoi ils travaillaient depuis toujours”, analyse Julie Garel. Cette déception est d’autant plus forte que la personne promue a construit sa vie autour de la valeur travail, quitte à déséquilibrer sa balance vie pro-perso.  « Les personnes les plus sujettes à l’excès de travail, à l’envie de performer ou d’être dans la perfection sont les plus à risque de ressentir cet effet pschitt”, ajoute-t-elle.

5. Une perte de sens

Arrivés au sommet, les promus peuvent aussi être tentés de se retourner sur leur passé, et se poser tout un tas de questions existentielles, à commencer par : qu’ai-je apporté au monde jusqu’ici ? Il peut alors y avoir un décalage entre les valeurs profondes de l’individu et celles de l’entreprise.

“Après être arrivés au bout, les promus peuvent se rendre compte que leur désir était en quelque sorte mal placé. Cela peut créer des sentiments forts, et mener jusqu’à un état dépressif s’ils ne reprennent pas leur vie en main”, alerte la consultante en psychologie du travail. Cette perte de sens peut aussi se retrouver chez de jeunes managers qui peuvent se sentir déçus par rapport à ce qu’on leur avait “vendu” du rôle. C’est le fameux miroir aux alouettes !

6. Une promotion qui arrive trop tard

La dernière cause la plus fréquente de démission après une promotion est que celle-ci aurait dû survenir plus tôt.“Parfois, une promotion arrive trop tard et l’employé a déjà commencé à chercher ailleurs”, explique Nela Richardson, économiste en chef chez ADP dans les colonnes du NYT. La promotion peut alors être acceptée en guise de tremplin pour passer dans une autre entreprise avec davantage de pouvoir de négociation.

Alors, comment éviter l’effet promotion/démission ?

  • Se demander quelle est la raison profonde qui nous donne envie d’évoluer.
  • Ne pas se laisser aveugler par l’image shiny renvoyée par une promotion, ou ce que disent les autres.
  • Prendre son temps et ainsi se centrer sur ses propres émotions et les messages envoyés par son corps pour mieux se connaître. “Il est important de comprendre ce qu’il y a derrière la peur par exemple. Oui, la peur peut faire avancer, mais elle doit avant tout interroger. Il est donc essentiel de s’accorder du temps avant d’accepter une promotion, même si celle-ci arrive parfois en mode pompier”, souligne Julie Garel.
  • Si la promotion est consommée, accepter les émotions qui viennent avec.Si vous ressentez de la déception parce que vous ne voyez pas la suite, c’est que vous avez peut-être un deuil à faire par rapport à l’entreprise dans laquelle vous évoluez”, constate la psychanalyste. Peut-être que votre prochaine étape sera de sortir des murs de l’entreprise. Ou alors, peut-être qu’il s’agit d’une remise en question plus globale du métier que vous exercez. Cela passera alors par un bilan de compétences ou carrément un nouveau projet de vie pour déterminer ce que vous allez pouvoir apporter au monde avec votre bagage actuel.
  • Si enfin, la promotion vous met mal à l’aise en raison d’un conflit de classe, vous pourrez travailler à vous détacher de cette petite voix intérieure et de vos croyances limitantes qui vous tirent vers le bas. “Quand on est dans un conflit de classe, on se sent seul par rapport aux autres. La solution est alors de reprendre confiance en soi, de s’écouter, et de revenir à ce qui nous plaît”, poursuit notre experte. Et si cette promotion est vraiment désirée, alors, il n’y a plus qu’à foncer !

Paulina Jonquères d’Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias […]

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