Société

Pourquoi les salariés japonais ont-ils besoin de “coachs en démission” ?

Seriez-vous prêt‧e à payer quelqu’un pour vous aider à démissionner ? C’est la mission confiée à ces nouveaux “coach en démission”, un business florissant au Japon.

3 min
19 mars 2025par Léa François

D’un coin à l’autre de la planète, notre rapport au travail diverge, et il en va de même pour ce qui est de la démission. En France, nombre de salarié‧es ont claqué la porte de leur entreprise avec la vague de la Grande démission : on a d’ailleurs connu un record historique de départs début 2022 avec 520 000 démissions par trimestre (dont 470 000 démissions de CDI), d’après la DARES. Tout ça pour dire qu’en France, la question de la démission n’est plus tellement taboue, et encore moins chez les jeunes qui partagent carrément ces évènements en storytime sur TikTok.

Mais au Japon, la culture du travail est bien différente. Pourtant, là-bas aussi, les employé‧es sont de plus en plus nombreux‧ses à vouloir quitter leur job : 44% d’entre eux se disent désinvestis dans leur emploi, d’après le rapport Korn Ferry de 2020 relayé par le quotidien Nikkei. Mais de là à démissionner… C’est une autre paire de manches ! La démarche s’apparente tellement à un parcours du combattant que les salarié‧es japonais‧es finissent par être prêts‧es à payer pour qu’on les aide à démissioner. Ça vous semble dingue ? C’est pourtant le rôle des coachs en démission

Pourquoi ont-ils besoin d’aide pour démissionner ?

Les travailleurs‧euses japonais‧es qui peinent à démissionner évoluent dans des environnements toxiques et/ou avec des cadences de travail épuisantes, certaines de ces entreprises étant d’ailleurs dénoncées sur TikTok sous le nom de “black company” ou “black kigyō”.

Problème : démissionner, c’est un mouv’ plutôt mal vu dans un pays qui valorise la loyauté à l’entreprise et une culture du travail très hiérarchique.

Et les employeurs le font bien sentir à leurs recrues en se montrant parfois très intimidants : au Japon, il est ainsi fréquent de voir des patrons déchirer les lettres de démission de leurs salariés pour les empêcher de partir, les harceler pour les forcer à rester et même les faire travailler encore plus pour les punir de cet affront.

Un marché de niche florissant

Puisque la demande crée l’offre, des entreprises se sont positionnées sur ce marché de niche en proposant des services de coachs en démission. Il y a la start-up Exit qui a vu le jour en 2017, après que son cofondateur, Toshiyuki Niino, a eu du mal à quitter son précédent emploi. Ou encore la bien nommée agence Momuri née en 2022 et dont le nom signifie “je n’en peux plus de faire ça”.

Leur rôle ? Aider les employés à présenter leur démission et leur apporter un soutien psychologique, s’occuper des négociations avec l’employeur ou encore fournir des recommandations d’avocats en cas de litige juridique. Une aide salutaire facturée entre 100 et 200 euros environ.

Le créneau de ces boites est plutôt malin, puisqu’elles sont très sollicitées et reçoivent chaque année des milliers de demandes. ”Certaines personnes viennent nous voir après que leur lettre de démission a été déchirée trois fois et que leur employeur ne les a pas laissés démissionner, même lorsqu’ils se sont mis à genoux pour les implorer” rapporte Shiori Kawamata, responsable des opérations chez Momuri.

Le profil des salariés qui y ont recours est varié : beaucoup ont moins de 30 ans et il s’agit souvent de leur premier job, mais il n’y a pas que les jeunes qui font appel à ce service, environ 40% des clients de Momuri ont plus de 40 ans, d’après le Japan Times.

Un pic d’activité à cause du “Gogatsubyō” ou la “maladie de mai”

Au Japon, il y a une période où ces coachs en démission sont particulièrement sollicités : il s’agit des jours qui suivent la Golden Week. Késako me direz-vous ? Il s’agit du premier long congé de l’année fiscale, une semaine de quatre jours fériés qui est sacrée au Japon.

Une fois cette Golden Week passé, retour à la dure réalité : c’est là que les nouveaux diplômés commencent à travailler et que les entreprises procèdent à des rotations de personnel vers de nouveaux postes.

Entre cette pression de l’adaptation à de nouvelles routines et la démotivation à l’idée de devoir retourner au boulot, c’est le “Gogatsubyō”, la “maladie de mai” ou “le blues de mai”, qui s’abat sur le pays. Un phénomène qui peut se manifester par des crises de dépression et d’anxiété, et s’accompagne donc de démissions pour raisons psychologiques.

Ces vagues de démission s’inscrivent dans un contexte global de nouvelle vision du travail au Japon, marqué par le besoin d’un meilleur équilibre vie pro vie perso, et de meilleures conditions de travail, et doivent s’entendre comme un vrai signal d’alarme pour les entreprises japonaises.

Léa François

Journaliste

Journaliste qui écrit avec ses tripes, pour porter la parole de celles et ceux qui ne l’ont pas toujours. A postulé ici [...]

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