Jumeau numérique : aurons-nous tous un alter ego pro bientôt ?

Posséderons-nous bientôt, toutes et tous, un jumeau numérique ? Drôle de question, surtout que… un jumeau numérique, peu (voire très peu) de gens savent ce que c’est. Alors avant de comprendre le jumeau numérique pour un humain, il faut comprendre le principe du jumeau numérique… tout court. Pour ça, rien de mieux qu’une définition toute banale : “recréer virtuellement un objet complexe comme une voiture, un avion, une ville ou tout simplement… un pont”. Voilà, ce qu’est un jumeau numérique d’un objet.
Super, mais à quoi ça sert ? C’est exactement la question qu’on a voulu poser à un spécialiste du sujet : Quentin Genissel, co-fondateur de Rosa Futures, chercheur en sciences sociales sur le futur du travail, la technologie et les industries culturelles. “L’objectif premier et principal du jumeau numérique, c’est de piloter la vie d’un objet en se dotant d’une capacité prédictive supplémentaire”, indique-t-il.
Pas besoin de chausser du 44 pour soigner un foie
Avec un exemple, c’est un peu plus clair, vous allez voir : “si j’ai un pont avec tant de voitures qui passent par jour, et que ce pont à tel âge, qu’il a telle structure; grâce à son jumeau numérique, je vais pouvoir opérer des scénarios très vastes (que se passe-t-il s'il y a plus de voitures ? Si une tempête se déclenche, etc). Cela permet d’observer des réactions très réalistes sur cet objet. Et derrière d’agir sur le vrai monde, sur l’objet physique. Exemple : Limiter le nombre de voitures à 500, car à partir de 600 le pont commence à craquer”.
Sans faire offense aux ponts, on est d’accord qu’ils sont des objets bien moins complexes que nous, les humains. Sommes-nous vraiment capables de nous recréer virtuellement ? “On s’intéresse beaucoup au jumeau numérique en médecine”, explique le doctorant. “En réalité, ce n’est pas un jumeau numérique d’un humain, mais plutôt d’une partie de l’humain comme un système digestif, un œil, etc. On va chercher à caractériser une réalité qu’on cherche à guérir et à mieux comprendre. On ne va pas s’amuser à tout faire, ça prendrait trop de temps, et ça serait inutile”, précise-t-il.
En clair, à quoi bon savoir si je chausse du 44 si on cherche à soigner mon foie ? “On ne va pas chercher à dupliquer la couleur des yeux ou la taille des pieds. On va s’intéresser à son bagage génétique, on va l’encrypter dans le modèle. On va chercher à simuler le fonctionnement d’un foie. Un foie, ça fait quoi ? Ça récupère de la nourriture, ça la fait mijoter et ça la renvoie. Ça ne prend pas de décisions. Ce n'est finalement pas si compliqué”. Désolé à tous les foies qui pourraient nous lire, mais sur le fond, il n’a pas tort.
Votre jumeau numérique existe déjà !
Maintenant qu’on a compris comment fonctionnait sur le principe un jumeau numérique… il est temps de vous faire une révélation choix : nous avons déjà tous un jumeau numérique ! Et oui. “On ne l’appelle pas comme ça, mais le jumeau numérique nous accompagne déjà”, affirme Quentin. “C’est la somme des données que nous avons émises par les senseurs que nous portons : montre, téléphone, position GPS, bague connectée… Un senseur, c’est quelque chose qui traduit une réalité en information. Même une carte bancaire mesure notre comportement de dépenses. C’est la somme des traces qu’on laisse dans le monde numérique”.
Évidemment, ce n’est que conceptuel car “personne n’a réussi à agréger toutes ces données dans un seul et même endroit”, rassure le chercheur. Mais notre comportement actuel favorise déjà l’arrivée de notre jumeau numérique.
Je connais la date de votre future démission
Tout ça est très théorique, concrètement, à quoi pourrait me (nous) servir d’avoir un jumeau numérique au boulot ? C’est ce moment que choisit Quentin pour me donner ma prochaine date de démission. Oui, vous avez bien lu. “Il existe aujourd’hui des solutions de prédictions du turnover sur le marché. C’est une brique technique à qui l’on donne à manger. Dans ton cas : Yannick a tel âge, telle carrière, on lui donne le CV de Yannick, le Linkedin de Yannick. On lui donne aussi toutes les infos sur ton métier et sur le secteur sur le marché. On sait aussi que Yannick est marié (ou pas) et qu’il a des enfants (ou pas)”. Jusque-là, Quentin est juste un excellent stalker, rien de bien moderne.
Puis ça devient plus intéressant : “avec toutes ces infos, on va simuler quelque chose sur ton jumeau numérique. On va modéliser une version numérique de Yannick (on s’en fiche de ta tête). Ce ne sont que des 0 et des 1. On n’a pas besoin de te représenter, on veut juste savoir quelles sont les variables à analyser pour anticiper ta démission. Ce logiciel produit une date. Exemple : Yannick va démissionner en avril 2027. Ça devient intéressant, car on a simulé tout un tas de variables externes (le marché) et internes (management, etc)”.
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La différence entre les données, l’information et la connaissance
On comprend le principe, mais peut-on vraiment s’y fier ? “C’est une info fiable à 80-90%. Ça a de la valeur pour un employeur, car le turnover a un coût, dès lors, on va pouvoir opérer. Proposer une mutation/promotion dans 6 mois parce que ça peut le retenir davantage”. Mais… il y a un mais. Pourquoi agir… pour quelque chose qui n’a pas encore eu lieu ? Comme dans le film Minority Report, est-ce éthique/légal/normal de se comporter différemment en fonction d’un futur… qui n’existe pas encore ?
“En réalité, le fait que “Yannick ait 85% de chances de démissionner en avril 2027” n’est pas une donnée… mais une information”, claque Quentin Genissel. Là, vous devez vous insurger, tout comme moi. Une prédiction n’est pas une info ! Il répond : “une donnée se traduit en information qui se traduit en connaissance. La donnée à partir de laquelle j’ai produit l’info “Yannick va démissionner”, c’est de la donnée, ça existe. J’ai ton âge, ton poste, ton salaire. C’est de la donnée, on en est sûrs. Cela produit une info probable. Cette info opère sur le réel. Ce n’est pas parce qu’elle se projette dans le futur qu’elle n’a pas d’incidence sur le présent : preuve avec les rapports du GIEC. Ils font des scénarios qui ont impact sur ce qu’on fait aujourd’hui”. Avouez que l’argument du GIEC vous convainc. Agir sur le présent pour éviter un futur probable.
Un jumeau numérique pour nous sauver des réunions ennuyantes ?
Et si finalement connaitre le futur était une bonne idée pour une entreprise. Avoir un jumeau numérique, c’est presque plus rassurant. Avoir l’info que je peux potentiellement démissionner en avril 2027 à 80%, c’est mieux que de ne rien avoir non ?“C’est un peu comme dans Retour vers le Futur. Toute info sur le futur a une influence sur le présent”, poursuit notre expert qui saute du cinéma… à la prison. “Si je suis condamné à une peine de prison de 1 an ou de 10 ans, ça ne va rien changer à ma cellule. En revanche, l’expérience de ma cellule va être tout à fait différente si j’y suis pour un ou dix ans”.
Pour bien comprendre, il faut (comme souvent) se pencher sur la façon de fonctionner de notre cerveau : “le cortex préfrontal de notre cerveau cherche toujours à anticiper. Donc, je cherche à anticiper ce qu’il peut se passer dans mon entreprise, donc je vais lire les signaux faibles de Yannick. Mais ce sera biaisé, car je ne suis qu’un humain et je n’ai pas la puissance de calcul d’une IA. Je vais donc faire des conjectures. Si je suis un bon manager, je vais mettre plus de cœur à t’aider si je sens que tu as un problème que si je sais que tu ne risques pas de partir avant 2027. Peut-être que je vais lâcher, car je sais que tu vas rester encore deux ans”.
Il faut donc voir l’idée du jumeau numérique dans le monde du travail “avec une intention de réduction des risques”. Souvenez-vous du pont qui ne doit pas s’écrouler. Toute IA prédictive est là pour réduire le taux d’erreur.
Pour certaines personnes, le jumeau numérique, c’est le futur du travailleur. Quentin Genissel prend l’exemple d’une réunion qui pourrait réunir nos deux avatars : “comme mon avatar sait tout ce que je sais, et qu’il réagit comme je réagis, et pareil pour ton avatar, la réunion ne durera que quelques secondes, alors que ça aurait pris une heure pour nous. On aura les conclusions de la réu… et nous, on aura continué à travailler pendant ce temps”.
Mais du coup, nous aurions bossé en même temps… mais pour un seul salaire. Alors ma dernière question sera : faudra-t-il rémunérer notre jumeau numérique ?



