Le yoga en entreprise est-il gadget ou un vrai levier de développement de compétences ?

Il y a encore une quinzaine d’années, s’afficher en legging dans l’antre de l’entreprise aurait été carrément impensable pour nombre de salariés. Alors imaginez l’adoption d’une posture de “chien tête en bas” à deux pas du bureau du quotidien ? Aujourd'hui encore, malgré un aplatissement de la hiérarchie, la chose n’est pas aisée pour tout le monde. Pourtant, la pratique du sport est de plus en plus plébiscitée par les employeurs. Et parmi les disciplines proposées, le yoga tient le haut du pavé.
Un exemple parmi d’autres ? Au sein du cabinet de recrutement Upward, les salariés ont rendez-vous tous les quinze jours pour une séance prodiguée par Sarah Ahmed Belkacem, consultante RH : “Chez Upward, nous sommes encouragés à développer nos passions sportives. Beaucoup de collaborateurs pratiquent déjà le crossfit ensemble. Pour ma part, je me suis formée plus de 200H au yoga l’an dernier. C’est donc tout naturellement que j’ai proposé de dispenser des cours à mes collègues”.
Se découvrir sous de nouveaux… angles
Ils sont ainsi une dizaine, âgés d’une vingtaine à une trentaine d’années, à se retrouver de manière assidue. Sarah dispense des cours dynamiques, consciente qu’un yoga trop orienté vers la spiritualité trouverait difficilement sa place au bureau. “Au début, les garçons n’étaient pas forcément à l’aise car le yoga peut être perçu à tort comme un sport féminin. Les choses ont évolué depuis”, nous confie-t-elle. En revanche, toujours pas de manager à l’horizon !
Mais pour les collaborateurs qui suivent les classes de yoga, Sarah observe de nombreux effets positifs : une sacralisation de la pause déjeuner, un shoot de motivation et d’énergie après la classe, et des participants qui se découvrent et tissent des liens autrement parce qu’ils partagent une expérience collective différente.
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Un système nerveux dérégulé dans un monde surchargé
Pour Delphine Tordjman, executive coach, thérapeute et enseignante de yoga, les bienfaits de la pratique sur la santé ne sont plus à prouver, en particulier en matière de gestion du stress. Delphine cite notamment les travaux de Stephen W. Porges, chercheur et professeur de psychiatrie, qui a élaboré la théorie polyvagale dans les années 90.
Cette théorie explique le rôle du nerf vague dans la régulation de notre système nerveux autonome. Tel un chef d’orchestre, ce dernier agit sur nos fonctions vitales : respiration, rythme cardiaque, digestion, récupération… Il détermine notre manière de réagir aux situations, notamment au stress.
Stephen Porges identifie trois états principaux dans notre réponse au stress :
1️⃣ L’état de sécurité : calme, connecté, détendu – on est dans une zone de coopération et de pleine disponibilité cognitive.
2️⃣ L’état d’alerte : activé par le système nerveux sympathique – le corps se prépare à fuir ou se défendre.
3️⃣ L’état de figement : sous l’effet d’un stress intense, on se fige, incapable de réagir – c’est une forme de sidération.
Mais alors que nous ne sommes - a priori - que rarement pourchassés par des lions (enfin de quels animaux féroces parlons-nous ?), nous demeurons en mode alerte, voire basculons en mode figé, sans même nous en rendre compte. “Un simple mail, une réunion, une demande imprévue peuvent suffire à provoquer une réaction disproportionnée”, observe Delphine Tordjman.
➡️ À terme, cela dérègle notre système nerveux, nous rend hyper-réactifs, épuisés, et affecte notre capacité à prendre du recul, à prioriser ou à collaborer sereinement.
Le yoga, une arme redoutable contre le stress
C’est ici que le yoga entre en scène ! Loin d’être une simple pratique corporelle, il agit en profondeur sur la régulation du nerf vague. Par des exercices de respiration consciente, de relaxation neuromusculaire, et de mobilisation du corps, le yoga aide à :
- Faire baisser le taux de cortisol (l’hormone du stress),
- Stimuler le système parasympathique (celui du calme et de la récupération),
- Ramener l’individu dans l’instant présent, réduisant ainsi les ruminations mentales.
Certaines postures spécifiques, notamment les flexions vers l’avant, sont particulièrement efficaces pour apaiser le système nerveux. Elles favorisent une forme de recentrage et de retour à soi, indispensables pour retrouver un état de calme intérieur. “Quand le système nerveux est bien régulé, on réagit de façon plus ajustée : on prend moins les choses personnellement, on retrouve de la clarté dans ses priorités, et on gère mieux ses émotions”, analyse Delphine Tordjman.
Une philosophie applicable à l’entreprise
Mais plus qu’une pratique physique, le yoga est aussi une philosophie, un plaidoyer pour la coopération, l'acceptation de ses limites, la bienveillance envers soi, et les autres. Autant de fondamentaux qui permettent à chacun de s’ouvrir à une posture plus fine et équilibrée dans les rapports professionnels. Le yoga devient alors un vecteur d’alignement, à la fois individuel et collectif.
Delphine Tordjman cite ainsi les 8 préceptes fondateurs du yoga (tirés du Yoga Sūtra de Patañjali), qui peuvent se muer en source d’inspiration pour une culture d’entreprise plus saine.
🧘♀️ Yamas – Éthique relationnelle (non-violence, sincérité, modération...) ➡️ Favorise la sécurité psychologique, la bienveillance, des relations saines entre collègues.
🧘♀️ Niyamas – Éthique personnelle (discipline, introspection, contentement...) ➡️ Encourage l’autodiscipline, la responsabilité individuelle et l’amélioration continue.
🧘♀️ Asana – Maîtrise du corps ➡️ En développant la stabilité et l’ancrage, on gagne en jugement posé, en clarté et en présence au travail.
🧘♀️ Pranayama – Maîtrise du souffle et de l’énergie ➡️ Aide à gérer le stress, rester centré et mobiliser son énergie de manière efficiente.
🧘♀️ Pratyahara – Retrait des sens (gestion des distractions) ➡️ Développe la capacité à se concentrer dans un environnement agité (open space, multitâche...).
🧘♀️ Dharana – Concentration ➡️ Alimente le deep work, l’attention dirigée, la capacité à rester focus sur ses priorités.
🧘♀️ Dhyana – Méditation ➡️ Offre recul, lucidité et prise de hauteur : essentiel pour les décisions stratégiques et la régulation émotionnelle.
🧘♀️ Samadhi – Union, alignement intérieur ➡️ C’est le sens profond de l’engagement : travailler avec du sens, de l’inspiration, au service de quelque chose de plus grand que soi.
Attention à ne pas mettre la charrue avant les bœufs !
Bref, vous l’aurez compris, le yoga, c’est formidable. Pour autant, doit-on le prescrire à tour de bras ? Delphine, qui a longtemps prodigué des séances de yoga en entreprise, a son avis sur la question. “Le yoga ne doit surtout pas agir comme un vernis. Rien ne peut rattraper un management qui dysfonctionne. Instaurer ce type de discipline dans un climat de défiance, c’est au mieux inefficace, au pire contre-productif”, regrette-t-elle.
Elle se souvient ainsi du retour de collaborateurs qui se sentaient pressurisés par les séances qu’ils percevaient comme une énième injonction à faire acte de présence, et qui les contraignaient à travailler une heure de plus le soir. “C’est pour cela que depuis, je viens avant tout avec ma casquette de coach pour ne pas dispenser de cours sans avoir réfléchi aux causes profondes des dysfonctionnements dans les équipes”, nous explique-t-elle.
“Le yoga en entreprise ? C’est quitte ou double”
Un avis partagé par Carole Kanaan, également enseignante de yoga. Il y a encore 8 ans, notre interlocutrice intervenait principalement en entreprise. Depuis, elle n’a pas rangé au placard son tapis de yoga, mais intervient uniquement pour des particuliers. Ces dernières années, elle a eu tout le loisir de méditer sur son expérience et tire un regard critique sur le yoga en entreprise : “Sur les sessions one shot, il y a un effet waouh, les salariés perçoivent ce moment comme un cadeau. Mais pour les sessions régulières, c’est vraiment quitte ou double”.
En fait, elle distingue deux types de population : ceux qui pratiquent déjà du sport en dehors du bureau et préfèrent enfiler leur jogging en toute intimité, et ceux qui ont totalement oublié leur corps et perçoivent ces classes en entreprise comme une opportunité unique de se reconnecter à eux. “Certains m’ont dit que cela avait changé leur vie car ils ne s’autorisaient jamais ce type de moment dans leur vie personnelle”, se souvient-elle.
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Un management qui doit être exemplaire
Au final, Carole s’est beaucoup interrogée sur les formats qui fonctionnent et estime que le yoga en entreprise peut trouver sa juste place quand il propose par exemple des tips aux salariés pour mieux vivre au quotidien. Par exemple, proposer des postures à pratiquer sur une chaise de bureau pour lutter contre les troubles musculo-squelettiques, la tendinite de la souris, etc.
Pour autant, elle croit farouchement aux bienfaits du yoga. “D’ailleurs, il n’est pas question d’y “croire” ! Le yoga n’est pas une religion. C'est une question de santé, de mobilité et de forme. Si on peut planter une graine en entreprise, je trouve cela formidable”, scande-t-elle. Pour que la sauce prenne encore mieux, elle croit notamment au devoir d’exemplarité des managers : en s’autorisant cette respiration dans leur agenda, ils ouvrent la voie à leurs collaborateurs et favorisent la création de liens autres que purement hiérarchiques.
Pour Delphine Tordjman, même mantra ! Le yoga en entreprise peut effectivement fonctionner si et seulement s’il s’agit d’une déclinaison de la culture d’entreprise et d’un environnement de travail soutenant. Quant à Sarah, elle poursuit son expérimentation tout en variant régulièrement les postures afin de conserver son public alerte. “Ce qui est essentiel, c’est de bien vérifier qu’il y ait une vraie demande en faisant des tests, et surtout, de demander aux participants ce qui leur a plu et moins plu. Enfin, tout cela doit s’inscrire de manière fluide dans leur organisation”.
A vos asanas !




