Bosser au Luxembourg : “Ici, les frontaliers Français occupent souvent des postes moins qualifiés”
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Thomas est entrepreneur et travaille depuis 15 ans au Luxembourg, tout en vivant à la frontière française. Loin de l’image d’Épinal de l’évadé fiscal, il nous livre un autre regard sur ce petit pays dans lequel 120 000 français vont et viennent chaque jour.
“Je suis né et j’ai grandi près de la frontière luxembourgeoise. Après des études à Nancy puis Paris, j’ai eu la chance de vivre quelques mois à Rome où j'ai travaillé pour les Nations Unies (sachant que ma mère est italienne). Par la suite, avec ma femme originaire du Nord de la France, nous avons cherché des opportunités à Paris, Lille et Luxembourg. Nous nous étions fait la promesse d’aller là où le premier d’entre nous décrocherait un job. Or, alors que les essais ont été infructueux ailleurs, ma femme a rapidement décroché une opportunité à Luxembourg.
Ce n’était pourtant pas un choix évident. Je connaissais déjà le Luxembourg par mes jobs étudiants et je n’y allais pas forcément de gaîté de cœur, à cause du temps de trajet. En effet, même en habitant à seulement 25 km de la capitale – qui concentre une bonne partie de l’activité économique du pays -, il faut compter entre 1h et 1h15 porte-à-porte pour arriver à destination, que ce soit en voiture ou en train. Les infrastructures, bien qu’elles s’améliorent d’année en année, peinent à suivre la densité des milliers de frontaliers qui traversent chaque jour la frontière pour travailler.
“Luxembourg le week-end, c’est un peu comme la Défense un dimanche”
J’ai commencé dans un grand cabinet de conseil à Luxembourg, puis j’ai passé presque 8 ans dans différentes banques privées. À un moment, j’ai voulu changer d’air. Je viens d’une famille de commerçants, et j’ai donc décidé de me lancer dans la restauration avec des amis, venus, eux aussi, du monde de la finance.
Si nous avons choisi d’installer notre entreprise à Luxembourg, c’est parce que nous avions déjà un bon réseau ici et que les administrations y sont plus “accessibles”. Nous avons donc ouvert il y a six ans un premier restaurant (puis un second deux ans plus tard) qui cible notamment cette population de travailleurs. Autrement dit, la majeure partie de notre CA est réalisée sur le temps de midi du lundi au vendredi. Cette transhumance quotidienne explique pourquoi certains quartiers de Luxembourg ressemblent à la Défense durant le week-end.
“Les Français occupent majoritairement des postes peu qualifiés”
D’un point de vue financier, le Luxembourg est attrayant en ce qui concerne les cotisations sociales, qui sont moins importantes qu’en France malgré un système de protection bien structuré. Ensemble, employeurs et employés paient environ 25 % de cotisations sociales. Cependant, pour un salaire brut équivalent, le taux d’imposition peut être plus faible en France.
En fait, je dirais que c’est particulièrement intéressant pour les emplois “peu qualifiés”, comme ceux au SMIC (un peu plus de 2 500 euros brut pour 40 heures). D’ailleurs, bon nombre de frontaliers Français qui travaillent au Luxembourg occupent ce type de postes.
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Des infrastructures robustes mais un coût de la vie élevé
Un autre point à savoir est que le Luxembourg offre un excellent système éducatif et de santé. En tant que frontalier, j'ai la chance de pouvoir basculer entre la carte vitale française et la carte de Sécurité sociale luxembourgeoise. Le taux de remboursement y est très élevé pour une bonne partie des prestations de santé, le reste étant couvert par des mutuelles, et les soignants y sont bien payés, ce qui limite les déserts médicaux mais peut créer des difficultés côté français. Beaucoup de soignants hexagonaux partent en effet travailler de l’autre côté de la frontière.
Aussi, le coût de la vie est élevé à Luxembourg, notamment à cause du logement qui est très (très) cher. Pour donner un exemple, un studio de 30m2 à Luxembourg-Ville, la capitale, se loue entre 1400 et 1600 euros par mois. C’est pourquoi beaucoup de travailleurs comme moi continuent à vivre en France, et cela fait grimper les prix de l’immobilier près de la frontière. Ceux qui vivent et travaillent en France doivent souvent s’éloigner un peu pour trouver un logement abordable.
“Les Luxembourgeois aiment leur langue”
D’un point de vue culturel, il n’y a pas de différences majeures avec le Nord-Est de la France. En fait, le plus grand défi ici est la langue. Le Luxembourg a sa propre langue, en plus du français et de l’allemand, et cela peut être un obstacle, même si les trois sont officielles.
En effet, les Luxembourgeois protègent leur langue et on peut les comprendre. Malgré tout, la ville est cosmopolite, et l’intégration des Français y est facilitée : par exemple, des enseignes françaises de supermarché (Auchan, Carrefour, Leclerc) sont présentes, ce qui permet de retrouver les mêmes produits qu'en France.
“Il faut bien peser le pour et le contre avant de se lancer”
Pour autant, travailler au Luxembourg n’est pas la panacée. Récemment, je suis devenu associé dans une startup qui propose une plateforme de réservation dédiée au télétravail. Mon projet me pousse à envisager un possible retour en France à moyen terme, car la France représente pour nous un gros marché. De plus, le transport et les trajets quotidiens deviennent de plus en plus épuisants avec l’âge.
Pour conclure, à ceux qui se questionnent sur ce choix, je dirais que c’est une belle opportunité, mais qu’il faut bien réfléchir. Ne pensez pas uniquement au salaire : le coût de la vie est élevé, et trouver un logement peut être un vrai défi. Cela reste un cadre de vie agréable, proche de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, avec un excellent système de santé et d’éducation. Pour ceux qui le peuvent, c’est une expérience enrichissante, mais il est important de peser le pour et le contre avant de se lancer”.