La face cachée des déplacements pros : une mobilité pas si mixte

« Lors de mes déplacements dans des petites villes de province, j’étais souvent la seule femme à l’hôtel », me racontait il y a peu une DRH amenée à visiter différents sites industriels. Naturellement, cela m’a amenée à observer les jeunes mères évoluant autour de moi. Le constat est assez net : celles qui se déplacent sont clairement minoritaires.
Rien de très étonnant à cela : les femmes exécutent encore 70% de la charge domestique, ce qui complique inévitablement leur mobilité. Et puis, il existe certaines réalités physiologiques : les grossesses ou encore les périodes d’allaitement.
Quand le corps freine la mobilité des femmes
Yssine Matola, VP People chez Semble, en est la parfaite illustration. « Avant d’avoir mes bébés, j’ai énormément voyagé pour le travail. J’avais 10 pays dans mon périmètre et j’adorais ces déplacements longs. Je pouvais partir une semaine, et étendre mon voyage à la dernière minute », nous raconte-t-elle.
Avec l’arrivée de ses enfants, tout s’est compliqué. « J’ai fait quelques déplacements en allaitant mais c’était une galère sans nom : je me promenais avec une bouteille réfrigérée contenant mon lait que certains aéroports refusaient que je passe au contrôle de sécurité. » Galère aussi, une fois à l’hôtel, pour trouver un frigo, négocier avec la réception, gérer les blocs de glace…
Aujourd’hui, Yssine privilégie les déplacements courts sur une seule journée afin de limiter au maximum cet éloignement. Ses deux enfants ont 18 mois d’écart, et depuis la naissance de son premier, elle ne part plus que deux nuits maximum. Le plaisir du voyage pro est toujours là, mais la logistique familiale, elle, n’a plus rien à voir.
Elle nuance pourtant : son conjoint est très impliqué, et son entreprise particulièrement flexible. « J’ai eu mes enfants à 31-32 ans, j’étais déjà au comité de direction, je n’ai plus vraiment à faire mes preuves, explique-t-elle. Et je travaille dans une boîte où notre CEO a quatre filles et est très sensible aux sujets de parentalité. Ça change tout. » Ce qui ne l’empêche pas de constater, autour d’elle, que ce sont très souvent les femmes qui ralentissent ou arrêtent leurs déplacements, là où leurs conjoints pourraient théoriquement prendre le relai. Entre injonctions sociales sur ce que doit être une “bonne mère” et modèles de couples peu égalitaires, la marge de manœuvre reste étroite.
Que disent les chiffres ?
Si nous croisons les différentes recherches menées sur le sujet, un tableau cohérent se dessine : les femmes ne voyagent pas moins par hasard. Les données américaines issues des National Household Travel Surveys montrent que, entre 2001 et 2017, elles restent moins susceptibles que les hommes d’effectuer des déplacements professionnels, même si l’écart se réduit, en particulier pour les métiers commerciaux.
Côté France, un Flash de l’Insee sur les Pays de la Loire rappelle que les femmes travaillent en moyenne plus près de chez elles, utilisent davantage les transports en commun ou la marche et intègrent très fortement la contrainte de distance dans leurs choix d’emploi.
Enfin, les travaux d’Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn soulignent combien le sexisme dans l’espace public – harcèlement, peur la nuit, évitement de certains lieux – pèse sur les trajectoires urbaines des femmes. Pris ensemble, ces résultats montrent que la moindre mobilité professionnelle féminine ne renvoie pas seulement à une « appétence » différente pour les déplacements, mais à un faisceau de contraintes matérielles, familiales et sécuritaires que les entreprises ne peuvent plus ignorer.
Organisation commando et double journée
Condenser au maximum ses déplacements pros, c’est aussi le credo d’Elodie Gentina, enseignante-chercheure à l’IESEG. Amenée à se déplacer environ deux jours par semaine dans la France entière pour donner des conférences en entreprise, elle nous explique avoir mis en place une organisation quasi militaire pour parvenir à tout concilier.
Son mari, médecin généraliste, peut difficilement rentrer avant 19h. Pour s’occuper de leurs trois enfants âgés de 6, 11 et 12 ans, Elodie peut compter sur deux nounous qui assurent le matin dès 7h et gèrent les sorties d’école. « Ces nounous nous suivent depuis toujours, ce qui est gage d’une certaine stabilité. J’ai toujours un backup même quand je suis là », nous explique-t-elle.
Mais même lorsqu’elle s’absente, la charge du foyer demeure. « Je laisse une liste des devoirs à surveiller, des sacs à ne pas oublier pour les activités, etc. Je peux compter sur mon mari qui est très soutenant, mais j’observe que lorsqu’il part en déplacement, il n’a pas cette double charge mentale qui le suit. »
La conférencière essaie également de sanctuariser le mercredi pour s’occuper de ses enfants, quitte à prendre un train tard le soir si elle a un événement le lendemain matin tôt. Elle refuse aussi toute conférence pendant les vacances scolaires, qu’elle consacre à sa famille. Surtout, chaque instant est rentabilisé pour avancer sur son travail : le train, les quelques heures à l’hôtel… Ces déplacements ne sont clairement pas de tout repos mais demeurent essentiels pour développer son activité et nourrir sa visibilité.
Cette visibilité, justement, n’est pas neutre : très présente sur les réseaux sociaux, invitée sur des plateaux télé ou en podcasts, Elodie constate que son modèle interroge. « Dans mon entourage, mon modèle questionne. Mais si je parviens à m’occuper de mes enfants, faire du sport, et me déplacer pour donner mes conférences, c’est que je ne me pose jamais. En tant que personne, je me fais toujours passer au second plan », nous confie-t-elle. Une pression à la performance qui ruisselle sur tous les pans de sa vie. « Certains me voient comme un robot hyperactif, mais dans un univers ultra concurrentiel, si l’on veut réussir, il faut toujours se montrer sous son meilleur jour », pointe-t-elle.
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Télétravail, visio et arbitrages de carrière
Maintenir sa visibilité, garder le lien avec les équipes et les clients… tel est effectivement l’enjeu des déplacements professionnels, notamment à l’heure où les démarchages virtuels et impersonnels sont de plus en plus abhorrés. General Manager France de Q7Leader (et fondatrice de 50inTech), Caroline Ramade s’interroge très régulièrement sur son volume de déplacements.
Alors qu’elle a déménagé avec mari et enfants non loin de Bordeaux, au beau milieu de la forêt, elle continue à se rendre à Paris de manière plus ou moins intense selon l’activité de son époux. « À un moment, j’y allais l’équivalent de presque deux semaines dans le mois. Au bout d’un moment, mes filles ont protesté avec des pancartes en m’appelant “Jamila” (pour jamais là) », se souvient-elle.
Depuis, elle tente de rééquilibrer la balance afin que cela soit équitable, y compris pour son conjoint. Mais l’équation n’est pas simple. « Il ne faut pas se leurrer, derrière une Mercedes Erra ou une Fidji Simo, il y a un homme au foyer », lance la dirigeante. À l’inverse, quand les deux partenaires se déplacent, certains finissent par se passer le relai sur un quai de gare, ce qui n’est pas non plus formidable pour la survie du couple à long terme.
Caroline a fait l’expérience du télétravail total, puis du retour à Paris toutes les deux semaines. Elle milite aujourd’hui pour des organisations hybrides pensées “pour de vrai” : « Le télétravail a été libérateur. Revenir 5 jours sur 5 au bureau, c’est potentiellement revenir à un monde où les décisions se prennent entre 18h et 20h, en réunion tardive ou en afterwork. On sait très bien qui cela pénalise. » Pour elle, chaque déplacement doit désormais être “rentable” : une journée de rendez-vous bien remplie, un objectif clair en termes de clients ou de networking. Pas question de multiplier les allers-retours “au cas où”.
Un travail d’équilibriste… mais qui vaut le coup !
Parvenir à trouver le bon ratio s’avère donc être ardu. « J’observe d’ailleurs que certaines femmes divorcées peuvent plus facilement reprendre leurs déplacements car elles bénéficient d’une semaine sans enfants », relève Caroline. Lorsque les enfants sont plus grands, les femmes peuvent aussi reprendre davantage le rythme des déplacements.
« Si je devais un jour changer d’entreprise, la question des déplacements serait vraiment centrale. Je n’ai pas envie de sacrifier mon temps en famille. Mon job doit donc correspondre à ces contraintes, qui, je l’espère, s’atténueront quand mes enfants grandiront », pointe Yssine. En creux, une évidence apparaît : tant que la mobilité restera pensée pour des carrières sans contraintes, elle continuera d’écarter celles qui en cumulent le plus.




