Société

Président de cour d’assises, auxiliaire de vie : des métiers lourds pour la santé mentale

Parce qu’ils sont en prise directe avec la grande difficulté sociale et la part obscure de notre humanité, ou encore qu’ils souffrent d’un manque cruel de reconnaissance, certains métiers affectent particulièrement la santé mentale. Pour autant, ils se révèlent être tout autant pourvoyeurs de sens, comme en témoignent nos trois interviewés.

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👨‍⚖️ François, ancien Président de cour d’assises : “J’ai toujours essayé de garder confiance en la nature humaine”

Après avoir été juge d’instruction, j’ai exercé le métier de Président de cour d’assises pendant 13 ans. Toutes ces années ont été intenses. Les crimes jugés sont souvent d’une brutalité inimaginable, à tel point que les jurés me demandaient souvent comment je faisais pour passer d’une affaire à l’autre sans être affecté.

La vérité est que le travail est si dense qu’une horreur en chasse une autre. Pour autant, une fois un procès terminé, je n’hésitais pas à réunir les avocats et les parties civiles pour revenir sur ce qu’il s’était passé.

“Certains dossiers continuent de me hanter”

Bien entendu, certaines affaires restent gravées dans ma mémoire, comme l’affaire d’Outreau qui m’a valu de nombreux cauchemars et continue encore à me hanter. Bien que je n’aie pas présidé ce procès, j’ai étudié le dossier en profondeur. Contrairement à ce qui a été relayé dans les médias, les enfants avaient bel et bien été victimes d’abus, mais leurs paroles ont été ignorées à cause de leur milieu social défavorisé. Cela m’a bouleversé et renforcé ma conviction qu’il faut toujours écouter les victimes.

Juger des affaires de terrorisme a également représenté l’un de mes plus grands défis. Pendant ces procès, la tension était à son comble. Malgré la présence de gardes du corps, je ne me sentais pas toujours en sécurité. Les dossiers liés au djihadisme, en particulier, étaient les plus inquiétants, car ils révélaient un phénomène de radicalisation croissante au sein même de la société.

“Une quête de justice et d’humanité”

Malgré tout, j’ai toujours essayé de garder confiance en la nature humaine. Il y a des rédemptions, des parcours de vie qui prennent un tournant positif. Voir des détenus se réinsérer, suivre des études ou réfléchir à leurs actes donne une lueur d’espoir.

Ce métier, avec toutes ses difficultés, était avant tout une quête de justice et d’humanité. Aujourd’hui encore, je mesure ma chance d’avoir pu appréhender l’être humain dans tous ses travers, toute sa complexité.

👩‍⚕️ Alexia, ancienne auxiliaire de vie : “Le manque de reconnaissance institutionnelle rend cette mission compliquée”

Jusqu’à l’année dernière, j’ai accompagné des élèves en situation de handicap (AVS). Ce métier, je l’ai exercé avec passion, mais non sans difficultés. Dès mon recrutement, j’ai constaté un manque flagrant d’accompagnement. J’ai signé mon contrat lors d’une session collective avec des centaines d’autres recrues, sans véritable formation ni introduction.

J’ai commencé immédiatement, avec pour mission d’accompagner un petit garçon autiste. Heureusement, j’avais une formation préalable dans le domaine, ce qui m’a aidée à improviser. Mais je pense que cela peut être un vrai choc pour les personnes qui ne connaissent pas du tout ce type de troubles.

Le quotidien avec cet enfant était complexe. Il n’était pas diagnostiqué officiellement, car ses parents refusaient l’étiquette d’autisme. Cela compliquait les choses, car sans diagnostic, il était difficile d’obtenir des ressources adaptées. Malgré tout, j’ai essayé de l’aider au mieux. Il faisait des crises violentes, se blessait et pouvait parfois blesser les autres. Émotionnellement, c’était lourd à porter.

“J’avais l’impression de monter sur le ring”

J’ai également accompagné un autre enfant avec des troubles oppositionnels violents. Celui-ci me frappait, me crachait dessus et refusait toute forme d’autorité. Les enseignants, bien que souvent compréhensifs, n’avaient pas les moyens de gérer ces situations.

Je me sentais souvent seule, en première ligne face à ces crises.  Quand j’allais à l’école, j’avais l’impression que j’allais monter sur le ring. Je pense que c’était particulièrement complexe car j’avais deux profils lourds à gérer.

Quant aux parents, j’avais l’impression qu’ils ne prenaient pas la mesure de l’intensité de mon travail et de mon implication. Heureusement, au fur et à mesure, nous avons noué une relation de confiance.

“J’ai fini par m’épuiser physiquement et mentalement”

Le manque de reconnaissance institutionnelle a été une autre source de frustration et de stress. J’étais payée à peine 800 euros par mois pour 24 heures de travail par semaine, sachant que j’étais en CDD. Les formations proposées étaient hors du temps de travail, ce qui était compliqué à concilier avec mes autres engagements.

Ce n’est qu’au bout de 8 mois que j’ai pu rencontrer la personne référente de l’autisme dans l’académie. J’ai fini par m’épuiser physiquement et mentalement, et c’est pourquoi j’ai décidé d’arrêter ce métier.

Malgré tout, il y avait des moments gratifiants : voir les progrès des enfants, les intégrer dans le groupe, leur apporter un peu de stabilité, de la chaleur et de la bienveillance. Je me sentais extrêmement utile. De plus, j’aimais beaucoup l’équipe pédagogique. C’était une belle mission, mais elle aurait mérité plus de soutien et de reconnaissance.

👩‍👧‍👦 Éléonore, conseillère conjugale et familiale : “Nous sommes confrontés à des récits de souffrance extrême”

Avant de devenir conseillère conjugale et familiale, je travaillais dans la publicité. Je cherchais un métier avec davantage de sens, et suis aujourd'hui salariée dans un centre social qui inclut un centre d’éducation sexuelle. Concrètement, mon job est composé de différents pans, à commencer par l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle dans les écoles primaires, collèges et lycées.

Parallèlement à ces interventions, je reçois des personnes individuellement ou en couple. Cela inclut des couples confrontés à des problèmes de communication ou des tensions récurrentes autour de sujets comme l’argent, les beaux-parents ou l’éducation des enfants. D’autres fois, ce sont des individus en difficulté personnelle qui viennent, souvent adressés par des services sociaux, des PMI ou d’autres structures.

Cela peut aller d’une jeune mère en difficulté après une naissance à une femme victime de violences conjugales. Nous accueillons aussi des jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance, des personnes en grande précarité ou encore des hommes violents envoyés par injonction judiciaire.

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“Le manque de moyens crée un sentiment d’impuissance”

L’une des difficultés majeures de mon métier est de voir à quel point nous manquons de moyens. Nos consultations sont gratuites, ce qui fait que l’on se retrouve souvent à prendre en charge des personnes pour lesquelles il n’y a pas d’autre solution.

Or, nous ne sommes pas des psychologues. Nous faisons ce que nous pouvons, mais il est frustrant de ne pas pouvoir proposer des solutions pérennes pour certaines situations très complexes. Cela laisse un sentiment d’impuissance.

L’aspect émotionnel est également très lourd. Nous sommes confrontés à des récits de souffrance extrême, parfois inimaginables. Pendant mes premières années, j’avais peur de devenir une éponge, absorbant toute cette douleur.

Heureusement, grâce à des formations et à un travail sur moi-même, j’ai appris à prendre de la distance. Je sais que je fais de mon mieux avec les moyens disponibles, mais il m’arrive encore de repenser à certaines situations dans la voiture, le soir.

“C’est un métier difficilement soutenable à long terme”

Pour tenir, j’ai réduit mon temps de travail à mi-temps. Cela m’a permis de trouver un meilleur équilibre et de protéger ma santé mentale. J’ai la chance d’avoir une famille stable et un conjoint dont le revenu me permet cette flexibilité.

Mais la réalité, c’est que ce métier, aussi enrichissant soit-il, est épuisant émotionnellement et très mal payé. Beaucoup de mes collègues partagent ce constat. Peu de conseillères conjugales travaillent à temps plein, car c’est difficilement soutenable sur le long terme.

En résumé, c’est un métier avec un sens profond : aider des couples à se retrouver, soutenir des jeunes, ou encore accompagner des personnes en grande détresse. Mais c’est aussi un métier qui confronte à la misère sociale et à la fragilité humaine. À l’avenir, je chercherais peut-être une autre activité tout aussi porteuse de sens, mais moins éprouvante.

Paulina Jonquères d'Oriola

Journaliste

Journaliste et experte Future of work (ça claque non ?), je mitonne des articles pour la crème de la crème des médias [...]

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